Solidaires du peuple palestinien

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Edward SaidDes innocents affrontent sans fin
une insondable cruauté

Par Edward Said


   
  Cet article, dont le titre original est Innocents face endless cruelty without end, est paru le dimanche 12 août 2001 dans le quotidien britannique The Observer. Edward Said est un professeur à l'Université Columbia, à New York.
  


Aux États-Unis, où Israël a sa base politique principale et dont il a reçu plus de 92 milliards de dollars d'aide depuis 1967, le terrible coût humain du bombardement du restaurant de Jérusalem de jeudi se retrouve rapidement commenté sur le ton d'une propagande familière: Arafat n'en a pas fait assez pour contrôler ses terroristes, des extrémistes islamiques suicidaires sont partout, guidés par une profonde haine de l'humanité, Israël doit défendre sa sécurité. Un individu qui réfléchit pourrait ajouter: ces gens sont fatigués de se battre depuis des milliers d'années; la violence doit cesser; il y a eu trop de souffrance des deux côtés, alors même que la façon qu'ont les Palestiniens d'envoyer leurs enfants au combat montre bien tout ce qu'Israël a à endurer.

En Amérique, Israël a à peu près gagné la guerre sur le terrain de la propagande, et c'est en Amérique que l'on est sur le point de mettre encore plusieurs millions de dollars dans une campagne de relations publiques (en utilisant des «stars» comme Zubin Mehta, Yitzhak Pearlman et Amos Oz) pour encore améliorer l'image d'Israël.

Mais voyons donc à quoi la guerre implacable d'Israël contre le peuple palestinien isolé, essentiellement désarmé, sans État et démuni a déjà conduit. La disparité des puissances est immense à pleurer.

Doté du dernier cri des forces aériennes américaines, d'hélicoptères de combat, d'innombrables tanks et missiles, d'une marine superbe aussi bien que d'une maîtrise parfaite des services de renseignement, Israël est une puissance nucléaire qui soumet un peuple sans armée ni artillerie, ni aviation - son unique pitoyable aéroport situé dans la Bande de Gaza est contrôlé par Israël - ni forces aériennes ou navales, et dépourvu d'aucune des institutions d'un État moderne.

Au delà de la désinformation, le vrai visage de longues décennies d'une pression quotidienne d'Israël sur des gens dont la principale faute est de s'être trouvé là, se révèle dans tout ce qu'il a de sadisme inhumain.

L'histoire terrible, ininterrompue d'une occupation militaire de 34 ans par Israël (la seconde plus longue dans l'histoire moderne) de la terre palestinienne illégalement conquise a été effacée de la mémoire publique, comme l'a été la destruction de la société palestinienne en 1948 et l'expulsion de 68% de ses habitants, dont aujourd'hui 4,5 millions sont toujours des réfugiés.

Le cruel enfermement de 1,3 millions de personnes bloquées dans la Bande de Gaza, plus la situation critique de presque deux millions de résidents palestiniens de Cisjordanie n'a aucun parallèle dans les annales de l'apartheid ou du colonialisme.

Des avions de guerre F-16 n'ont jamais bombardé des territoires sud-africains. Ils sont employés contre des villes et des villages palestiniens. Toutes les entrées et sorties des Territoires sont contrôlées par Israël (la Bande de Gaza est complètement encerclée de fil de fer barbelé), qui contrôle aussi l'alimentation en eau. Répartis sur environ 63 cantons, complètement encerclés et assiégés par des troupes israéliennes, avec 140 colonies ayant leur propre réseau routier interdit «aux non-juifs», les Palestiniens sous occupation en sont réduits à connaître maintenant un taux de chômage de 60% et un taux de pauvreté de 50%.

Ils doivent supporter de longues files d'attente aux points de contrôle israéliens qui retiennent et humilient les personnes âgées, les malades, les étudiants et les religieux pendant des heures; 150.000 de leurs oliviers et de leurs arbres fruitiers ont été arrachés par punition; 2.000 de leurs maisons ont été démolies et des hectares de leurs terres détruits ou saisis. Depuis la dernière Intifada qui a commencé fin septembre dernier, 609 Palestiniens ont été tués - quatre fois le nombre d'Israéliens - et 15.000 blessés, une douzaine de fois plus que de l'autre côté.

Des assassinats réguliers commis par l'armée israélienne ont pris pour cible des terroristes présumés à volonté, tuant surtout des innocents comme des mouches. La semaine dernière, quatorze Palestiniens ont été assassinés ouvertement par des forces israéliennes, à «titre préventif» pour les empêcher ainsi de tuer des Israéliens, et cependant, au moins deux enfants et cinq innocents ont été aussi assassinés. Sans nom et sans visage, les victimes palestiniennes quotidiennes d'Israël méritent rarement d'être évoquées aux informations américaines.

Et ce n'est pas tout. Le projet d'Israël est de rendre la vie impossible aux Palestiniens pour qu'ils partent, ou qu'ils renoncent, ou fassent quelque chose de fou comme se faire sauter. Depuis 1967, les leaders ont été emprisonnés et expulsés par le régime d'occupation israélien, des petits commerces et des fermes confisqués ou simplement détruits, les étudiants empêchés d'étudier, les universités fermées.

Après les huit années stériles des négociations d'Oslo, l'occupation a simplement été ficelée plus efficacement et l'expression «le processus de paix» a seulement servi de prétexte à plus d'abus, plus d'implantations de colonies, plus d'emprisonnements, plus de souffrances palestiniennes qu'auparavant. Israël n'a pas implanté moins de 400.000 colons sur la terre palestinienne. Ariel Sharon a été porté au pouvoir essentiellement pour «soumettre» les Palestiniens, leur donner une leçon, se débarrasser d'eux.

Son record comme tueur d'Arabes remonte à trente ans, avec les massacres de Sabra et Chatila commis sous l'autorité de ses troupes en 1982, et pour lesquels il est aujourd'hui accusé devant une juridiction belge. Mais il n'est pas fou. À chaque acte de résistance palestinienne, ses forces font monter la pression, durcissant le siège, prenant plus de terres, resserrant davantage le blocus des approvisionnements, assassinant ouvertement des leaders palestiniens, rendant la vie plus intolérable.

Ne plaignez pas les gouvernements arabes maladroits, pathétiques qui ne peuvent et ne veulent rien faire pour arrêter Israël : Plaignez les gens qui souffrent dans leur chair et les corps épuisés de leurs enfants, dont certains croient que le martyr est la seule voie.

Englué dans un projet sans avenir, Israël en serait-il réduit à se débattre impitoyablement?

Si cela devait combler les aspirations juives, pourquoi fallait-il tant de nouvelles victimes dans une population qui n'a rien à voir avec l'exil juif et la persécution?

[ Traduit de l'anglais par Monique Barillot ]


  
  
19 août 2001

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