| |||||
| |||||
Je dois avouer que cette idée ne m'avait encore jamais effleuré l'esprit, même durant ces longues années durant lesquelles Israël représentait l'Impensable dans le monde arabe et où l'on devait même utiliser la circonlocution euphémistique «entité sioniste» pour s'y référer. Après tout, me demandai-je intérieurement à mon tour, deux pays arabes majeurs avaient conclu une paix en bonne et due forme avec Israël, l'OLP l'avait déjà reconnu et poursuivait avec lui un processus de paix, et plusieurs autres pays arabes entretenaient avec lui des relations diplomatiques et commerciales. Les intellectuels arabes avaient à l'honneur de n'avoir rien à faire avec Israël, de ne pas y mettre les pieds, de ne pas rencontrer d'Israéliens, etc. mais même eux étaient restés silencieux lorsque, par exemple, l'Égypte avait signé d'énormes contrat de vente de gaz naturel à Israël et maintenu ses relations diplomatiques avec l'État juif en dépit de ses fréquentes campagnes de répression féroce à l'encontre des Palestiniens. Comment diable quelqu'un pouvait-il s'opposer à ce qu'on analysât et à ce que l'on apprît tout ce qu'il y avait à apprendre d'un pays dont la présence parmi nous durant plus de cinquante ans a eu une telle influence et formé à ce point la vie de chaque homme, de chaque femme et de chaque enfant dans le monde arabe? Dans l'esprit de cette jeune femme, par conséquent, l'opposé de la (blâmable) concession était vraisemblablement le défi, l'acte de défier, de résister et de refuser de se plier devant la volonté d'un pouvoir que tout un chacun perçoit comme injuste et borné. C'était, je le compris très bien, ce qu'elle préconisait que nous pratiquions vis-à-vis d'Israël, et non pas ce que j'essayais de suggérer, un engagement créatif (dans un dialogue) avec une culture et une société qui s'était toujours comportée, à tous les niveaux et qui continue à se comporter (comme la brutalité de la répression israélienne contre l'Intifada d'al-Aqsa le montre de manière dramatique) en s'entêtant dans une politique délibérée visant à la déshumanisation des Arabes, en général, et des Palestiniens, en particulier. Ce en quoi l'unique en son genre Ariel Sharon est difficilement différenciable de Barak, Rabin ou Ben-Gourion (en laissant de côté le racisme proprement pervers de bien des alliés de Sharon, tels Scharansky, Liberman et le Rabbin Ovadia Yousef). Ce que j'opposais à la vision de la jeune femme n'était pas simplement la nécessité qu'il y a à les comprendre [les Israéliens, Ndt], mais aussi à nous comprendre nous-mêmes, si tant est que notre histoire serait incomplète si l'on ne prenait en considération Israël, ce qu'il a représenté dans nos existences, comment il a commis ce qu'il a commis, et ainsi de suite. De plus, je persiste à penser, en tant qu'éducateur, que la connaissance - toute forme de connaissance - est, de loin, préférable à l'ignorance. Il n'y a tout simplement aucune justification, d'un point de vue intellectuel, à persister dans une politique d'ignorance délibérée, ou à utiliser l'ignorance comme une arme dans une lutte quelle qu'elle soit. L'ignorance est l'ignorance, ni plus ni moins. Toujours, en tous les cas. Je restais perplexe et insatisfait de ma réponse cavalière, quelque peu bousculé par la question de cette jeune femme, question qui ne m'a jamais quitté l'esprit, jusqu'à présent. Mais voilà qu'elle est revenue une nouvelle fois me défier, inopinément. Laissez-moi vous en narrer les circonstances. Il y a quelques semaines, les journaux de New York ont révélé qu'Hilary Clinton s'était vue contrainte par un tribunal fédéral de rendre des bijoux, pour une valeur de 7.000 dollars, que Yasser Arafat lui avait offerts. Et, toujours d'après la même source officielle, Madeleine Albright, Secrétaire d'État américaine sous le second mandat de Clinton, avait reçu quant à elle 17.000 dollars de joaillerie du même admirateur généreux. Il devenait soudain possible de voir à l'oeil nu le rapport qui existe entre les relations publiques et les relations privées dans le monde arabe, et de comprendre le rapport existant entre la défiance envers ce que la jeune étudiante considérait être des concessions faites à Israël, d'une part, et d'autre part, la générosité abjecte et dispendieuse de la direction palestinienne envers des politiciens américains qui sont d'une manière ou d'une autre directement responsables des malheurs accumulés sur les têtes des Palestiniens. Au moment même où j'écris cet article, des armes américaines de destruction massive, fournies sans restriction à Israël, sont utilisées illégalement - d'après les lois américaines elles-mêmes - pour attaquer, tuer et mutiler des civils palestiniens sans défense, hommes, femmes et enfants, de démolir leurs maisons, raser au sol leurs camps de réfugiés, finir de rendre leur vie totalement invivable. Et pourtant, plusieurs années durant, une politique visant à tenter sans raison ni dignité de courtiser les leaders américains de la manière la plus vulgaire qui soit a été suivie, comme si les plaisir et satisfaction personnels d'Hilary ou de Madeleine, achetés aux dépens du trésor public palestinien, étaient une forme de due politique, et non une démonstration indécente de malversation du plus triste acabit. La chose admise pour évidence, des plus stupidement, a été tout au long que des pays comme l'Amérique et Israël ne seraient que des reflets des pays du Tiers Monde dans lesquels, à l'instar du Zaïre d'un Mobutu, par exemple, la politique est décidée en fonction du caprice du gouvernant ou de l'enrichissement de sa famille. Ce qui manque ici de manière crue, c'est la moindre notion qu'il s'agit là de pays complexes, généralement démocratiques, dont les sociétés civiles et les intérêts jouent un rôle très important, sinon décisif, dans le comportement de chacun d'entre eux. Mais plutôt que de s'attaquer à la mentalité ou aux idées régnant dans leurs sociétés civiles, nos leaders les ignorent et se focalisent, en lieu et place, sur un expédient consistant à graisser la patte à leurs dirigeants ou à les flatter. Quiconque connaît un tant soit peu Israël et les États-Unis vous dira que de telles gamineries sont parfaitement inutiles; elles peuvent à la rigueur valoir à d'aucuns un dîner ou une poignée de mains réticente de la part du regretté Général Rabin à la Maison Blanche, mais rien de plus. La preuve de ce que j'avance est devenue évidente dans les développements récents de la chronique désastreuse de nos relations avec les États-Unis et Israël après la signature des accords d'Oslo. La direction palestinienne ayant trahi la confiance et les sacrifices consentis par son peuple en s'engageant dans le processus d'Oslo de la manière que l'on sait, et en continuant à y prendre part en tant que partenaire faible et, hélas, beaucoup trop plein d'une bonne volonté excessive, elle a maintenu, dans le même temps, une position publique qu'on ne saurait qualifier que de défiante - une défiance, doit-on préciser immédiatement, essentiellement rhétorique et complètement contredite par le comportement palestinien officiel qui est resté (à dire le moins) mystérieusement lige vis-à-vis des États-Unis et d'Israël. Les cadeaux non sollicités de joaillerie précieuse aux officiels américains illustrent trop bien ce dernier point. Aujourd'hui, tandis que les Palestiniens - armés de quelques escopettes et, surtout, de pierres - défient bravement l'armée israélienne, la direction persiste à se comporter en suppliant cherchant à obtenir la reprise des négociations avec Israël et les États-Unis. On peut dire la même chose des régimes arabes et même des milieux intellectuels de leurs pays respectifs, qui proclament haut et fort leur hostilité à Israël et aux Américains tout en collaborant avec eux, dans les faits, politiquement et économiquement, ou qui continuent à dénoncer la normalisation à grands cris. Ce qui est bien triste, c'est que cette contradiction n'est généralement pas perçue pour ce qu'elle est, mais bien comme quelque chose faisant partie, inévitablement, de la vie telle qu'elle va aujourd'hui. J'aurais eu tendance à penser que plutôt que dénoncer Israël à propos de tout et de rien, il aurait été plus intelligent de coopérer avec certains secteurs, à l'intérieur de ce pays, qui défendent les droits civiques et humains, qui s'opposent à la colonisation, qui sont prêts à adopter une position sur l'occupation militaire, qui croient en la coexistence et en l'égalité, qui sont écoeurés par la répression officielle à l'encontre des Palestiniens. Car ce n'est que de cette manière qu'il y a quelque espoir de changer la politique d'Israël, étant donnée la disparité gigantesque en matière de puissance militaire entre Israël et l'ensemble des Arabes réunis. J'aurais aussi tendance à penser qu'il eût été tout simplement décent de se dissocier d'attaques antisémites aussi inacceptables que celles qui se sont élevées à Damas dernièrement: quel effet peuvent-elles avoir, si ce n'est celui d'exposer aux yeux du monde un état d'esprit aussi sectaire que complètement stupide? Je sais parfaitement que les passions suscitées aujourd'hui par la répression israélienne à l'encontre des Palestiniens sont sincères et que les gens, partout dans le monde, sont dégoûtés par les menées du gouvernement Sharon. Mais cette passion est-elle une excuse pour abandonner toute rationalité, et pour les intellectuels, en particulier, de brasser du vent de manière incohérente au lieu d'essayer, sérieusement, de trouver une position politique et morale sérieuse, basée sur la connaissance plutôt que sur une ignorance aveugle et mal avisée, qui ne saurait être qualifiée, en aucun cas, de position politique digne de ce nom? Prenez la campagne, récente, contre la traduction d'ouvrages arabes en hébreu. On aurait pu penser que plus il y a d'oeuvres littéraires arabes disponibles en Israël, plus les Israéliens sont à même de nous comprendre en tant que peuple, et à cesser de nous traiter comme des animaux ou des sous-hommes. Non: en lieu et place, nous voyons le spectacle désolant d'écrivains arabes des plus respectables dénonçant en fait leurs collègues de s'«être laissés aller» à une «normalisation» avec Israël, ce qui n'est autre que la traduction en langage imbécile de l'accusation de collaboration avec l'ennemi. N'est-il pas vrai, comme Julien Benda l'a formulé le premier, que les intellectuels devraient s'opposer aux passions collectives au lieu d'en faire commerce démagogiquement? Comment diable une traduction en hébreu pourrait-elle représenter un acte de collaboration? Être traduit dans une langue étrangère est toujours une victoire, pour un écrivain. Toujours, et partout. N'est-ce pas là chose bien plus intelligente et positive que la «normalisation» honteuse des différents pays qui entretiennent des relations diplomatiques et économiques avec l'ennemi, même au moment où les Palestiniens continuent à être écrabouillés comme autant de mouches par l'artillerie et l'aviation israéliennes? Les traductions en hébreu de la littérature arabe ne sont-elles pas une façon de pénétrer dans la vie culturelle israélienne, d'y produire un effet positif, d'y changer la disposition d'esprit des gens, la faisant passer de la passion sanguinaire à une compréhension raisonnée de l'Autre, Arabe, d'Israël, en particulier lorsque ce sont des éditeurs israéliens eux-mêmes qui ont pris l'initiative de publier ces traductions en signe de protestation culturelle contre la barbare politique arabe [on devrait écrire «anti-arabe», Ndt] d'Israël? Toutes les confusions et les contradictions que j'ai décrites sont les signes d'un malaise arabe plus profond. Lorsque nous nous ingénions à prendre des actes d'opposition puérile pour une résistance authentique, et aussi longtemps que nous considérerons que l'ignorance du style «je ne veux rien savoir» est un acte politique (alors qu'il ne s'agit en l'occurrence de rien de tel), et tant que nous persisterons à perdre toute dignité à réclamer à grands cris l'attention et la protection américaines, il est bien sûr que notre sens de la dignité et du respect de nous-mêmes est en lambeaux. Qui n'a pas eu envie de rentrer sous terre à l'évocation d'Arafat, à la Maison Blanche, en 1993, répétant ses trois «thank you», avec une adulation abjecte, et qui n'a pas ressenti l'absence de tout sens du respect d'eux-mêmes de nos dirigeants qui semblent encore à ce jour incapable de trancher pour décider ce que sont pour nous les Américains: l'ennemi, ou le seul espoir qui nous reste? En lieu et place de politique basée sur des principes et des normes de comportement décent, nous nous abaissons à des actes de défiance futile basés sur des dogmes stupides et irréfléchis édictant l'opposition à Israël tandis que nous n'offrons à nos compatriotes palestiniens assiégés d'autre aide que nos belles paroles et nos slogans patriotiques. Aucun modèle ne nous aidera à conduire nos actions. Le monde arabe, de nos jours, est l'allégorie de la médiocrité et de l'opportunisme, mais étant donné l'échec sur toute la ligne des dirigeants arabes, il incombe aux intellectuels de produire des analyses honnêtes et de donner des indications sur ce qui est raisonnable et juste, plutôt que de se joindre au choeur de la claque des flagorneurs qui font l'ornement des cours royales et présidentielles et des conseils d'administration, qu'ils honorent de leurs présences onctueuses et continûment déférentes. Je conclurai par un exemple concret de ce que je veux dire. Dans tout le vacarme au sujet de la normalisation, j'ai remarqué qu'une chose brillait par son absence, en substance, le statut actuel des réfugiés palestiniens vivant dans tous les pays arabes, dont les conditions, où que ce soit - il n'y a malheureusement aucune exception - est uniformément misérable et inacceptable. Où qu'il y ait des Palestiniens, dans le monde arabe, il y a des lois et des règlements pour leur dénier le statut de résidents à part entière, ce qui leur interdit de travailler et de voyager et exige d'eux qu'ils aillent pointer au poste de police une fois par mois, etc. Israël n'est pas seul à maltraiter les Palestiniens: les pays arabes font de même. Maintenant, voyons un peu s'il y a la moindre campagne conséquente des intellectuels arabes contre le traitement local, haïssable, des réfugiés palestiniens: vous n'en verrez aucune; vous n'entendrez parler d'aucune. Quelle excuse peut-on trouver pour les horribles camps de réfugiés dans lesquels sont contraints à vivre la plupart d'entre eux, jusqu'en des contrées comme la Cisjordanie ou la bande de Gaza; de quel droit les mokhabarat (renseignements généraux) locales les harcellent-elles et leur rendent-elles généralement la vie invivable? Pourquoi n'y a-t-il aucune campagne de presse de grande envergure et de longue durée pour dénoncer cette situation et appeler à y mettre un terme? Pourquoi? Je vais vous le dire: il est beaucoup plus facile (et beaucoup moins risqué) de vociférer contre la «normalisation» et les traductions en hébreu que de dénoncer les conditions de vie inacceptable des réfugiés palestiniens dans les pays arabes , à qui on répète à l'envi qu'ils ne sauraient être «normalisés», car cela contribuerait à inscrire dans les faits les objectifs d'Israël... Quelle ineptie! Nous devons revenir aux valeurs essentielles et à l'honnêteté intellectuelle. Il n'y a pas de solution militaire à ce qui nous afflige, Arabes comme Juifs. Cette vérité ne laisse en scène que le pouvoir de l'esprit et de l'éducation pour faire le travail que les armées n'ont jamais pu accomplir en plus d'un demi-siècle. Savoir si les intellectuels israéliens ont failli ou non dans leur mission, ce n'est pas à nous d'en décider. Ce qui nous regarde, c'est l'état calamiteux du discours et de l'analyse dans le monde arabe. Face à cette situation, nous devons, en tant que citoyens, prendre nos responsabilités et nous efforcer, avant tout, de nous libérer des clichés obsolètes et des formules toutes faites qui encombrent nos écrits et nos propos. [ Traduit de l'anglais par
Marcel Charbonnier ] | |||||
|