Solidaires du peuple palestinien

Revue de presse

 
Retour à la page d'accueil... L'actualité de l'Intifada : dépêches, informations, appels, témoignages... Actions de soutien : dons, manifestations, associations, parrainages, et autres témoignages de solidarité L'agenda des conférences, expositions et manifestations culturelles autour de la Palestine Une sélection de déclarations et de rapports d'ONG de défense des droits humains L'histoire de la Palestine de l'Antiquité à nos jours Un ensemble de dossiers pour mieux comprendre la situation des Palestiniens : les territoires, la colonisation, l'économie, l'eau, les réfugiés, Jérusalem... Une sélection de ressources en français et en anglais sur la Toile
La table des matières... Rechercher dans le site La culture palestinienne : la littérature, le théâtre, le cinéma, la musique, la peinture, l'artisanat, le tourisme... Une sélection de livres en français pour en savoir plus... Quoi de neuf sur notre site ? Faites-nous part de vos commentaires, de vos questions...

  


Lorsqu'on ne voit que par Israël...
Par Edward Said

Edward Said

Cet article, dont le titre original est Thinking about Israel, est paru le 3 mai 2001 dans Al-Ahram Weekly.


   
  


Le vocable «Israël» a des résonances spéciales dans la langue de Shakespeare en général, et aux États-Unis, tout particulièrement. À entendre les politiciens rabâcher leur mantra familier sur (la nécessité) de soutenir Israël et de lui conserver sa puissance, on se rend compte du fait que ce dont il est question, ce n'est pas d'un État ou d'un pays réel, mais bien plutôt d'un concept, ou d'une sorte de talisman - mais attention: d'un talisman qui transcende le statut de n'importe quel État ou pays du monde.

Voilà quelques semaines, la Sénatrice Hillary Clinton a déclaré qu'elle donnait 1.250 dollars à des colons israéliens afin qu'ils puissent acheter des masques à gaz et des casques supplémentaires et cela, ajouta-t-elle solennellement, sans la moindre ironie, ni au demeurant le moindre humour noir - dont la situation n'était pourtant pas dénuée - «conformément à son engagement (personnel) à conserver à Israël sa force et sa sécurité».

Tout naturellement - tout du moins pour ceux d'entre nous qui vivent aux États-Unis - cet épisode a été rapporté comme s'il se fût agi d'un geste banal (par opposition à un geste inexplicable ou choquant de par son caractère ostentatoire). Les pages de journaux tels le New York Times ou le Washington Post son pleines des écrits d'éditorialistes comme William Safire et Charles Krauthammer qui sembleraient complètement délirants dans n'importe quel autre contexte.

Tous deux s'emploient, depuis quelque temps, à pousser des cocoricos à propos de la mandature de Sharon en tant que chef du gouvernement israélien, non pas parce qu'il a démontré sa propension à la violence brute et, d'une manière générale, à des actes destructeurs stupides, mais bien parce qu'ils arguent de manière impavide que lui seul est capable d'asséner aux Palestiniens le genre de raisonnement répressif à même de les amener à résipiscence. Dans sa magnanimité, il leur a proposé de leur donner 42 pour cent de la Cisjordanie, voire un petit peu plus, avec par-dessus le marché le maintien de toutes les colonies sous souveraineté israélienne et l'encerclement des territoires palestiniens au moyen de fortifications israéliennes définitives: que ne voilà-t-il pas là manière bonne et raisonnable de résoudre l'Intifada ?... Il a déclaré au Jerusalem Post qu'après tout, «nous» avons bien un million d'Arabes, (chez nous), en Israël; pourquoi ne peuvent-«ils» (les Palestiniens) tolérer quelques centaines de milliers de colons israéliens (chez eux)?

Encore ceci, à propos des tenants américains de Sharon: ce qui est proprement fascinant, c'est leur manière de s'arroger, en tant qu'Américains, le droit de dire à Israël ce qu'il devrait faire et penser dans son intérêt bien compris. Il en résulte qu'Israël, complètement internalisé, doit répondre à l'idée personnelle que s'en forme tout partisan pro-israélien américain, c'est du moins ce que les apparences suggèrent. Il n'en reste pas moins vrai que les Juifs américains nourrissent (à l'égard d'Israël) des relations d'un type particulier qui les autorisent sans doute à quelque légitimité à dicter à ce pays la conduite qu'il doit avoir, en particulier - et c'est là le point le plus extraordinaire de mon sujet - en matière de sécurité. Personne ne prend la peine de relever que les citoyens israéliens sont ceux qui se battent et qui planifient (l'avenir de leur pays), et non pas les Juifs de la lointaine diaspora.

Tout ceci relève de la domestication d'Israël, domestication (américaine) qui le maintient à l'écart de l'histoire et des conséquences de ses actes. Lorsque d'aventure vous vous hasardez à avancer qu'Israël est en train de semer la haine et l'esprit de revanche dans tous les cœurs arabes, à cause de ses bombardements et de ses punitions collectives, on vous rétorque que vous êtes antisémite. La justice et la foi n'ont rien à y voir, (seul compte) ce qui relèverait prétendument (dans le cas des contempteurs arabes d'Israël) d'une haine des Juifs insensée et atavique. Il n'y a dès lors rien de miraculeux à ce qu'en dépit de décennies d'occupation militaire, Israël n'ait jamais été identifié au colonialisme ou aux pratiques coloniales. Il s'agit là, de mon point de vue, de la plus grave défaillance de tout le monde, aussi bien de l'information et du logos palestiniens que de la contestation israélienne, lorsqu'ils s'avisent de critiquer la politique du gouvernement israélien.

On peut lire dans le dernier numéro de la New York Review of Books (daté du 17 mai), une analyse excellente, intitulée «Jusqu'où Sharon ira-t-il ?», d'Avishai Margalit, professeur de philosophie à l'Université Hébraïque (de Jérusalem). Elle se distingue radicalement des analyses américaines de la situation en ce que: (a) elle ne mâche pas ses mots à propos des punitions collectives infligées par les Israéliens au peuple palestinien; (b) elle ne cherche pas à maquiller la situation en recourant à un langage fallacieux invoquant la sécurité d'Israël, habitude déplorable d'intellectuels se sentant obligés de parler comme des généraux afin de pouvoir se prendre eux-mêmes au sérieux.

Ma seule critique à l'égard de Margalit serait qu'il n'y va pas carrément, qu'il n'appelle pas à la cessation de l'occupation militaire ni à une forme quelconque de reconnaissance par Israël des injustices commises à l'encontre du peuple palestinien. C'est ce qu'on attend des intellectuels, plutôt que d'emboîter le pas aux politiciens professionnels lorsqu'ils traitent des grandes questions politiques. Quoi qu'il en soit, ce qu'il y a d'extrêmement important dans l'article de Margalit, c'est qu'il démystifie l'aura d'Israël patiemment élaborée et minutieusement structurée au fil des ans afin de faire disparaître purement et simplement les Palestiniens de la photo de famille.

Je pense, partant, que ce que toute action palestinienne pour la paix doit accomplir est, avant tout, de reconnecter Israël avec ses actes, de se focaliser sur la nécessité de mettre un terme à ces pratiques, plutôt que de tenter de passer un marché avec eux ou de s'en faire refiler un à l'encan (par les Américains, ndt). L'une des failles les plus graves d'Oslo aura été l'ignorance de la direction de l'OLP (nommément: Yasser Arafat) de ce qu'Israël avait fait en tant que puissance occupante, et qui a ceci de commun avec un cancer que cela continue à s'étendre tant que cela n'est pas identifié, circonscrit puis détruit. L'histoire d'Israël le montre à suffisance. La seule réponse sensée à faire à ceux qui disent qu'Israël doit être accepté consiste à demander (à son tour) de quel Israël on parle, étant donné que ce pays n'a jamais eu de frontières internationalement reconnues, mais qu'il continue à bricoler perpétuellement sa propre étendue territoriale.

Aucun autre pays, depuis la Seconde guerre mondiale, n'a jamais adopté une position de ce type, et il n'y a aucune raison qu'on laisse Israël continuer à le faire indéfiniment. La paix ne peut être établie que sur la base du retrait total (de l'armée israélienne) et de la fin de l'occupation. Il s'agit là de questions très concrètes, très éloignées des considérations générales qui nous détournent, le plus souvent, de notre objectif de peuple en quête d'autodétermination. Alors que je peux comprendre le désir de la direction palestinienne de faire quelque chose aujourd'hui afin de tenter de mettre un terme à une guerre d'usure évidemment sur le point d'aboutir à l'épuisement, je pense aussi qu'il est grossièrement immoral et stupide de se contenter tout simplement de reprendre les négociations d'Oslo comme si de rien n'était.

En septembre 1996, une mini-Intifada a éclaté après que les Israélien aient creusé de manière purement provocatrice un tunnel sous l'Esplanade des mosquées (Al-Haram), mais elle se solda par la mort de beaucoup de Palestiniens sans que rien ne change ni sur le terrain, ni autour de la table (des négociations). Sous Barak, comme le relève justement Margalit, la construction de colonies s'est intensifiée, intensification s'accompagnant de toutes les difficultés possibles et imaginables pour les Palestiniens. À quoi cela peut-il servir que l'OLP continue à perpétuer les souffrances insupportables de son propre peuple simplement pour que M. Arafat reçoive à nouveau un carton d'invitation à se rendre à la Maison Blanche? À rien. Mais ce qui me sidère, c'est l'attitude éhontée de l'Autorité palestinienne, qui continue à envisager, l'esprit dégagé, de reprendre les négociations comme si quatre cent personnes n'étaient pas mortes et comme si treize mille autres n'avaient jamais été blessées. Ces leaders n'ont-ils donc pas la moindre dignité, nul sens de la propriété, ni même de leur propre histoire?

Partant, tout se passe comme si l'implacabilité officielle d'Israël à l'égard des Palestiniens aurait été bel et bien internalisée, non seulement par les Sionistes américains extrémistes, par le cauchemardesque Ariel Sharon et l'establishment politique israélien, mais même par la direction palestinienne. Dans une interview au Jerusalem Post du 27 avril dernier, Sharon s'est borné à répéter que l'Intifada n'est pas autre chose qu'un «terrorisme» en continu, ramenant toute initiative palestinienne (à part, bien sûr celle qui consisterait à mettre un terme à la résistance et à arrêter de nouveau les militants islamistes) à celle-ci. Pour Arafat, négocier une paix avec Sharon sans (exiger) que (les Israéliens) expurgent le mot «terrorisme» de leur vocabulaire reviendrait à accepter l'assimilation au terrorisme de la lutte des Palestiniens contre l'occupation. Et pourtant, que je sache, aucun effort sérieux n'est déployé, via l'information et l'adresse aux Israéliens et aux Américains, afin de replacer (leur) discours dans le monde du réel.

Il semble donc, pour l'heure, que la situation puisse être schématisée par l'équation logique suivante : «Israël = occupation militaire = résistance palestinienne» Ainsi, ce qui doit absolument devenir central dans les initiatives arabes désormais, c'est de casser ces identités et même de détruire (la simple idée d'établir) l'équation, et non pas simplement de mettre en avant des arguments abstraits au sujet du Droit au Retour pour les réfugiés palestiniens. Le come-back politique de Sharon s'est accompagné d'un effort intense ( et tout-à-fait conscient) de sa part afin de remettre au goût du jour la situation de 1948, de mettre en scène un «remake» du conflit mettant aux prises Israël et les Palestiniens sous la forme d'une bataille décisive pour la survie même de (l'État d') Israël. Il semble n'avoir eu aucune difficulté à trouver des soutiens à cette vision atavique et régressive à l'extrême chez une partie des Israéliens (bien entendu, pas tous), qui ont adhéré à l'idée non-formulée ouvertement que les Juifs ne pourront jamais être libérés de toutes persécution et hostilité (à leur encontre).

Pour l'observateur extérieur (l'«outsider», écrit E. Saïd), une telle notion semble tout aussi improbable qu'indéfendable. Car les Juifs israéliens, jouissant à n'en pas douter d'un État puissant et prospère à bien des égards, sembleraient aujourd'hui on ne peut plus fondés à être confiants et magnanimes dans leur attitude à l'égard des victimes qu'ils ont traitées si injustement. Mais aujourd'hui, ils s'obstinent à re-jouer la scène primale où ils ont, (prenant l'initiative), dépossédé les Palestiniens et, du même coup, faisant à leur tour l'expérience de l'hostilité et de la désolation qu'ils ont eux-mêmes causées chez les autres, (mais) en ayant le sentiment que le traumatisme est leur traumatisme, et non celui des Palestiniens.

Sharon exploite ce syndrome dévastateur, donnant un exemple dramatique de la névrose que Freud a appelée la compulsion de répétition (qui peut échoir à tout un chacun): quiconque peut se voir attiré (de manière irrésistible) vers le lieu (ou l'époque) d'un trauma primal, (dans une démarche subconsciente lui permettant) de demeurer sous l'emprise d'une terreur névrotique irrépressible, sans se donner la moindre chance d'oubli et d'apaisement que la raison ou le sens des réalités peuvent procurer. Ainsi, les politiques israéliennes ne peuvent qu'apparaître telles qu'elles sont, et non telles que leurs propagandistes voudraient qu'elles soient perçues. C'est pourquoi nous devons fédérer les efforts combinés des dissidents israéliens comme ceux des intellectuels arabes et des citoyens ordinaires. Car non seulement les distorsions du langage et d'une histoire «non révisée» ont-elles infecté le processus de paix d'une manière fatale, mais elles semblent bien avoir pénétré jusqu'à la pensée de leaders dont la responsabilité première s'adresse au peuple qu'ils dirigent, bien avant leurs ennemis ou leurs maîtres putatifs (dans le cas d'espèce, les États-Unis).

Les bonnes leçons devraient être tirées des remontrances adressées par Colin Powell à Israël après son incursion à Gaza. Il commençait par y condamner la résistance palestinienne: ce n'est qu'en second lieu qu'il condamnait la réponse d'Israël à cette dernière, parce que «disproportionnée» (...): on est donc très loin de la vérité, et ces déclarations ne font que donner un prolongement aux distorsions de la vision qui annihilent, depuis toujours, nos plaidoiries de peuple injustement lésé. Si nous devions n'être perçus que comme les trublions de l'existence d'Israël - qui, présenté faussement comme un État assiégé et victime, continue à être lui-même l'image à l'aune de laquelle notre résistance est jugée - alors nous ne pourrions aspirer tout au mieux qu'à une solution mutilée et à une parodie de processus de paix encore plus outrageusement biaisée (à supposer que cela se puisse).

Il me semble, dès lors, que la tâche primordiale de toute négociation qui découlerait de l'Intifada, serait de s'atteler d'arrache-pied à corriger l'erreur initiale et à remettre Israël à sa juste place de puissance coloniale adulte (et responsable) portant atteinte à un peuple entier en contrevenant aux lois tant du temps de paix que du temps de guerre. Même la direction palestinienne, aussi désespérément désorganisée et impénitente soit-elle, devrait se voir convaincre de cette réalité élémentaire avant qu'elle ne commette plus de dégâts encore qu'elle n'en a accumulés à cette date. En d'autres termes, comme je l'ai dit dans un précédent article, nous devons nous emparer du terrain des hautes considérations morales et défendre notre cause, depuis cette position, contre l'injustice d'une occupation militaire ayant dépassé le demi-siècle. Ne conclure qu'un accord intérimaire de sécurité aujourd'hui ne pourrait qu'être futile et immoral. De plus, aucun accord de cette nature ne peut tenir, aussi longtemps que des colonies israéliennes continuent à être construites pendant que les Palestiniens restent enfermés dans leur prison collective. Les seules négociations qui vaillent aujourd'hui doivent porter sur les modalités d'un retrait israélien de tous les territoires occupés en 1967. Tout le reste n'est que perte de temps, pour nous, en tant que peuple.

[ Traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier ]



  
  
02 décembre 2002

© Solidarité-Palestine - E-mail: webmaster@solidarite-palestine.org