"Le vrai problиme : le sionisme amйricain"
Edward Said 08/11/2000
source : Al-Ahram Weekly
URL : http://www.lai-aib.org/lai/article_lai.phtml?section=A1ABBRBF&object_id=8037
Palestine
Sionisme
"Le vrai problиme : le sionisme amйricain"
par Edward Saпd
[traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
"Le vrai problиme : le sionisme amйricain" a йtй publiй en trois parties
dans Al-Ahram Weekly (hebdomadaire йgyptien anglophone) entre le 21 septembre et le 8
novembre 2000.
Edward Saпd est professeur de littйrature comparйe а la Columbia University.
Depuis longtemps engagй dans la lutte pour la reconnaissance des droits du peuple
palestinien, il a dйmissionnй en 1991 du Conseil national palestinien. Il est l'auteur
de nombreux ouvrages sur la littйrature, la musique et la politique, dont, traduits en
franзais, "Israлl, Palestine : l'йgalitй ou rien" aux йditions La Fabrique
(1999), "Entre guerre et paix" aux йditions Arlйa (1997), "Des
intellectuels et du Pouvoir" aux йditions du Seuil (1996).
PREMIERE PARTIE
Ceci est un premier article d'une sйrie consacrйe au rфle mal compris et mal
perзu du sionisme amйricain dans la question de la Palestine. De mon point de vue, le
rфle des groupes et des associations sionistes, trиs bien organisйs, aux Etats-Unis,
n'a pas йtй suffisamment pris en considйration tout au long de la pйriode du
"processus de paix", nйgligence que je trouve stupйfiante, йtant donnй que
la politique palestinienne a consistй, essentiellement, а remettre notre sort entre les
mains des Etats-Unis, sans aucune conscience stratйgique de la maniиre avec laquelle la
politique amйricaine est rйellement dominйe - si ce n'est entiиrement contrфlйe -
par une petite minoritй de personnes dont les opinions sur la paix au Moyen-Orient sont,
а bien des йgards, encore plus extrйmistes que celles du Likoud israйlien
Laissez-moi donner un petit exemple. Il y a un mois, le journal israйlien Ha'Aretz a
envoyй un de ses йditorialistes en vue, Ari Shavit, pour plusieurs jours d'entretien
avec moi ; un bon compte-rendu de cette longue conversation a йtй publiй sous la forme
d'une interview avec questions et rйponses, dans le supplйment au numйro du 18 aoыt,
pratiquement in extenso, et sans censure. J'ai formulй mes vues de maniиre parfaitement
candide, en insistant davantage sur le droit au retour, sur les йvйnements de 1948 et
sur les responsabilitйs d'Israлl dans tout зa. J'ai йtй (agrйablement) surpris de
constater que mes opinions ont йtй exposйes exactement comme je les ai formulйes, sans
la moindre tentation de sensationnalisme de la part du journaliste, dont la courtoisie et
l'absence d'agressivitй ne s'йtaient jamais dйmenties
Une semaine aprиs l'interview, vint une rйponse, celle de Meron Benvenisti, ancien
adjoint au maire de Jйrusalem а l'йpoque de Teddy Kollek. Elle йtait outrageusement
personnelle, pleine d'insultes et d'accusations scandaleuses а l'йgard de ma famille et
de moi-mкme. Mais il n'a jamais dйniй qu'il existвt un peuple palestinien, ou que nous
ayons йtй expulsйs (hors de la Palestine) en 1948. En substance, il disait : "nous
les avons vaincus, pourquoi devrions-nous nous sentir coupables ?" La semaine
suivante, je rйpondais а Benvenisti dans les colonnes du mкme journal, Ha'Aretz : lа
encore, aucune coupure. Je rappelais aux lecteurs israйliens que Benvenisti йtait
responsable de la destruction (et sans doute йtait-il au courant du massacre de plusieurs
Palestiniens) du quartier des Maghrйbins (а Jйrusalem : Haret al-Magharibah), en 1967,
qui entraоna pour des centaines de Palestiniens la perte de leur logement, pulvйrisй
par les bulldozers israйliens. Mais je n'avais pas а rappeler а Benvenisti ou aux
lecteurs du Ha'Aretz que nous existions en tant que peuple et que nous avions au moins le
droit de dйbattre de notre droit au retour. C'йtait (pour eux) une йvidence
Deux choses. L'une, c'est que l'ensemble de cette interview n'aurait jamais pu paraоtre
dans un journal amйricain, et certainement pas dans l'un quelconque des journaux des
Juifs-Amйricains. Si ces journaux m'avaient interviewй, les questions auraient йtй
agressives, se seraient voulues dйstabilisantes, insultantes, du type : "pourquoi
avez-vous prкtй main-forte au terrorisme, pourquoi ne voulez-vous pas reconnaоtre
Israлl, Hajj Amin (al-Huseпny, mufti de Jйrusalem, NdT) n'йtait-il pas un nazi ?,
etc..." La deuxiиme, c'est qu'un sioniste israйlien de droite, comme Benvenisti,
quelque soit la dйtestation qu'il puisse concevoir pour mes idйes ou ma personne, ne
niera jamais qu'il y ait un peuple palestinien, qui a йtй forcй а partir en 1948. Un
amйricain sioniste maintiendrait, lui, longtemps, qu'il n'y a eu aucune conquкte ou
bien, comme Joan Peters l'a prйtendu dans un ouvrage publiй en 1948, aujourd'hui
йpuisй en librairie et pratiquement tombй dans l'oubli, intitulй "Depuis la nuit
des temps" (cet ouvrage a raflй tous les prix littйraires juifs l'annйe de sa
parution aux Etats-Unis), qu'il n'y avait pas de Palestiniens en Palestine avant 1948
(!)..
Tout Israйlien admet sur-le-champ et sait parfaitement bien que l'ensemble d'Israлl
йtait autrefois la Palestine, que (chose reconnue ouvertement par Dayan en 1976) chaque
ville ou chaque village israйlien portait autrefois un nom arabe. Et Benvenisti dit
ouvertement : ""nous" avons vaincu (et conquis)", alors quoi ?
Pourquoi nous sentir coupables d'avoir vaincu ?" Le discours sioniste amйricain
n'est jamais aussi direct et honnкte : il faut toujours qu'il tourne autour du pot, qu'il
fasse fleurir le dйsert, qu'il vante la dйmocratie israйlienne, etc... en occultant
totalement les faits, essentiels, survenus en 1948, que pratiquement tout Israйlien a
vйcu en direct. Pour les Amйricains, il s'agit presque d'imaginations, de mythes, non de
rйalitйs. Les partisans amйricains d'Israлl sont si loin de la rйalitй, tellement
pris dans les contradictions de la culpabilitй de la diaspora (en effet, que signifie
кtre sioniste et ne pas йmigrer en Israлl ?) et dans leur triomphalisme de minoritй la
plus parvenue et la plus puissante des USA, que ce qui (en) йmerge est le plus souvent
une mixture effrayante de violence perverse а l'encontre des Arabes, une peur et une
haine profondes envers eux, qui rйsulte de leur absence totale de contacts avec eux, а
la diffйrence de ce qui se passe pour les Juifs israйliens
Ainsi, pour le sioniste amйricain, les Arabes ne sont pas des кtres vivants, mais des
incarnations de tout ce qui peut кtre dйmonisй et mйprisй, plus spйcialement : le
terrorisme et l'antisйmitisme. J'ai reзu, derniиrement, une lettre d'un de mes anciens
йtudiants, quelqu'un qui a bйnйficiй de la meilleure йducation possible aux
Etats-Unis : il peut, malgrй зa, avoir le culot de me demander, en toute honnкtetй et
courtoisie, pourquoi, en tant que Palestinien, est-ce que je laisse un nazi comme Hajji
Amin (Al-Huseпni) dйterminer mon programme politique ? "Avant Hajj Amin",
argue-t-il, "Jйrusalem n'avait aucune importance, pour les Arabes. Mais il йtait
tellement diabolique qu'il en a fait un problиme important pour les Arabes, juste pour
frustrer les aspirations sionistes, qui ont toujours tenu Jйrusalem pour quelque chose de
capital". Ce n'est pas le raisonnement de quiconque a vйcu avec les Arabes et sait
un tout petit peu de choses concrиtes а leur sujet. C'est le discours d'une personne qui
produit un discours construit et qui est animй d'une idйologie qui considиre les Arabes
seulement d'un point de vue nйgatif, comme la personnification de passions antisйmites
violentes. Et qui, en consйquence, doivent кtre combattus et si possible йliminйs. Ce
ne pas un fruit du hasard si le Dr Baruch Goldstein, meurtrier monstrueux de 29
Palestiniens qui priaient paisiblement а la mosquйe d'Hйbron, йtait amйricain, tout
comme l'йtait le rabbin Meir Kahane. Bien loin d'кtre des aberrations qui auraient
placй leurs partisans dans l'embarras, Kahane et Goldstein sont rйvйrйs, de nos jours,
par des gens de la mкme trempe
Beaucoup des colons d'extrкme droite les plus zйlйs, installйs sur des terres
palestiniennes, qui parlent sans aucun remords de la "Terre d'Israлl", comme
leur appartenant, qui haпssent et ignorent les propriйtaires et les rйsidents
palestiniens qui les entourent, sont eux aussi amйricains. Les voir arpenter les rues
d'Hйbron comme si la ville arabe йtait entiиrement а eux est un spectacle qui fait
froid dans le dos, dont l'aspect effrayant est encore aggravй par la mйfiance et
l'agressivitй dont ils font montre en permanence envers la majoritй arabe
Je donne ici tous ces йlйments de maniиre а illustrer un point essentiel
Lorsque, aprиs la guerre du Golfe, l'OLP a pris la dйcision stratйgique - dйjа prise
avant elle par deux pays arabes de majeure importance - de travailler avec le gouvernement
amйricain et, si possible, avec le puissant lobby qui contrфle tout examen de la
politique amйricaine au Moyen-Orient, elle a pris cette dйcision (comme les deux йtats
arabes qui l'avaient devancйe) sur la base d'une profonde ignorance et de suppositions
extraordinairement erronйes. L'idйe, telle que me l'a rйsumйe un diplomate arabe de
haut rang peu aprиs 1967, йtait de se rendre, carrйment, et de dire : "nous
n'allons pas continuer а nous battre. Nous sommes dйsireux dйsormais d'accepter Israлl
et d'accepter, aussi, le rфle prйpondйrant des Amйricains dans notre futur". Il
n'y avait aucune raison objective d'adopter une telle position, а l'йpoque - comme c'est
aujourd'hui le cas : la continuation de la lutte par les Arabes, comme ils l'avaient
pratiquйe historiquement, n'йtait pas appelйe inйluctablement а dйboucher sur des
dйfaites ou - a fortiori, un dйsastre - ultйrieures
Mais je suis convaincu que remettre la politique des Arabes entre les mains des
Etats-Unis, ce qui revient а dire : entre les mains des principales organisations
sionistes, йtant donnй leur influence dans tous les secteurs aux Etats-Unis, a
reprйsentй une faute politique. Cela revenait а leur dire : "nous ne vous
combattrons plus, а l'avenir, laissez-nous vous rejoindre... Mais, s'il vous plaоt,
traitez-nous convenablement". Ce qui йtait alors espйrй, c'йtait qu'en faisant
des concessions et en disant que nous n'йtions plus leur ennemi, nous deviendrons leurs
amis, nous les Arabes..
Le problиme rйside dans la disparitй de puissance (entre les deux camps) qui n'a
absolument pas йtй rйduite. Du point de vue du puissant, quelle diffйrence cela
peut-il bien faire si votre faible adversaire met les pouces et dit qu'il n'a plus rien а
gagner а l'avenir par la lutte, qu'il vous demande de l'adopter, qu'il veut кtre votre
alliй : "essaie juste de me comprendre un peu, et alors, peut-кtre seras-tu plus
juste ?". Une bonne faзon de rйpondre а cette question de maniиre concrиte et
pratique, c'est de regarder la maniиre dont les choses ont tournй dans la compйtition
pour les sйnatoriales а New York, oщ Hillary Clinton est opposйe au Rйpublicain Ric
Lazio pour le fauteuil occupй actuellement par Daniel Patrick Monihan (Dйmocrate), qui
prend sa retraite. L'annйe derniиre, Hillary a dйclarй qu'elle йtait en faveur de
l'йtablissement d'un Etat palestinien. Au cours d'une visite non-officielle а Gaza, avec
son prйsident de mari, elle a embrassй Soha Arafat. Mais depuis l'ouverture de sa
campagne pour les sйnatoriales а New York elle bat mкme les plus extrйmistes des
sionistes de droite dans sa dйvotion totale а Israлl et son opposition farouche aux
Palestiniens, au point de se dйclarer en faveur du transfert de l'ambassade amйricaine
de Tel-Aviv а Jйrusalem et (ce qui est pire) en rйclamant la clйmence pour Jonathan
Pollard, un espion israйlien accusй d'espionnage contre les Etats-Unis, et condamnй а
la prison а vie. Les candidats rйpublicains opposйs а Hillary Clinton ont tentй de
l'embarrasser en la dйpeignant comme une "philarabe" et en diffusant une
photographie oщ on la voit embrassant Soha Arafat. New York йtant la citadelle du
pouvoir sioniste, attaquer quelqu'un en lui accolant les qualificatifs de
"pro-arabe" ou d' "amie de Soha Arafat" йquivaut а la pire des
insultes. Tout cela, en dйpit du fait qu'Arafat et l'OLP sont dйclarйs ouvertement
alliйs des Etats-Unis, qu'ils reзoivent des aides amйricaines tant militaire que
financiиre, et qu'ils bйnйficient des conseils de la CIA sur le plan de la sйcuritй.
Pendant ce temps, la Maison Blanche faisait diffuser une photographie de Lazio et Arafat
se serrant les mains, vieille de deux ans. Clairement, on rйpondait "coup contre
coup"..
La rйalitй, c'est que le discours sioniste est un discours vecteur de pouvoir, et que
les Arabes, dans ce discours, sont les objets de ce pouvoir. Les objets mйprisйs, est-il
besoin de le prйciser. Ayant remis leur sort entre les mains de ce pouvoir en tant que
ses anciens opposants dйsormais soumis, comment (les Arabes) peuvent-ils imaginer se
trouver sur un pied d'йgalitй avec lui ? De lа, le spectacle dйgradant et insultant
d'Arafat (depuis toujours et pour toujours symbole de l'ennemi dans la mentalitй
sioniste) utilisй (comme piиce compromettante) dans un duel tout ce qu'il y a de plus
local, aux Etats-Unis, entre deux candidats qui sont rentrйs dans une surenchиre afin de
dйmontrer lequel des deux est plus pro-israйlien que l'autre. Notons, d'ailleurs,
qu'Hillary Clinton, pas plus que Ric Lazio, ne sont juifs
Dans mon prochain article, j'examinerai comment la seule stratйgie politique possible,
pour les politiques arabe et palestinienne aux Etats-Unis, ne consiste ni en un pacte avec
les sionistes ici (aux Etats-Unis), ni avec la politique amйricaine elle-mкme, mais bien
en une campagne massive et mobilisйe, en direction de la population amйricaine, pour le
respect des droits humains, civils et politiques des Palestiniens
Tous les autres arrangements, qu'il s'agisse d'Oslo ou de Camp David, sont vouйs а
l'йchec tout simplement parce que le discours officiel est entiиrement dominй par le
sionisme et qu'il n'y existe aucune alternative, а quelques exceptions individuelles
prиs. Par consйquent, tous les accords de paix conclus sur la base d'une alliance avec
les Etats-Unis reprйsentent des (signatures d') alliances qui ne font que renforcer le
pouvoir sioniste, bien loin de le contrer. Se soumettre bien bas а une politique
moyen-orientale contrфlйe par les sionistes, comme les Arabes le font dйsormais depuis
presque une gйnйration, n'apportera jamais ni la stabilitй sur place, ni l'йgalitй et
la justice aux Etats-Unis
Toutefois, l'ironie veut qu'une large couche de l'opinion publique amйricaine soit prкte
а se montrer critique tant envers Israлl qu'envers la politique йtrangиre amйricaine.
La tragйdie, c'est que les Arabes sont trop faibles, trop divisйs, trop dйsorganisйs
et trop ignorants pour tirer avantage de cette rйalitй. J'en examinerai les raisons dans
mon prochain article, poussй que je suis par l'espoir que nous pouvons tenter d'atteindre
une nouvelle gйnйration qui pourrait s'avйrer а la fois йtonnйe et rйvulsйe par la
place misйrable, dйnigrйe а laquelle notre peuple et notre culture sont aujourd'hui
relйguйs, et le sentiment constant de perte suscitant а la fois indignation et
humiliation que nous en concevons tous.
SECONDE PARTIE
Je dois vous relater un petit incident, qui s'est produit, depuis mon premier article,
il y a quinze jours de cela. Martin Indyk, ambassadeur des Etats-Unis en Israлl (pour la
deuxiиme fois sous l'administration Clinton), a йtй brutalement dйchu de son agrйment
de sйcuritй diplomatique par le Dйpartement d'Etat (Affaires Etrangиres, aux
Etats-Unis, NdT). Le prйtexte invoquй йtant qu'il aurait utilisй son ordinateur
portable (son "sur les genoux", "laptop", comme on dit
outre-atlantique, NdT), sans utiliser les mesures de sйcuritй en vigueur et que, de ce
fait, il aurait pu rйvйler des informations secrиtes ou livrer des informations
semi-secrиtes а des personnes non-habilitйes... Rйsultat : il ne peut plus ni entrer
au Dйpartement d'Etat, ni en sortir, sans кtre escortй. Il ne peut pas non plus
demeurer en Israлl et il doit mкme, aux derniиres nouvelles, subir un interrogatoire
poussй
Peut-кtre ne saurons-nous jamais ce qui s'est rйellement passй. Mais ce qui est public,
et n'en a pas moins йtй totalement occultй par les mйdias, c'est le scandale que
reprйsente la nomination-mкme de cet Indyk. A la veille de l'intronisation de Clinton,
en janvier 1993, on a annoncй que Martin Indyk, nй а Londres et citoyen australien,
venait d'кtre naturalisй amйricain а la demande expresse du prйsident nouvellement
йlu, mais non encore en charge. Les procйdures habituelles n'ont pas йtй respectйes :
il s'agissait d'un "abus de pouvoir lйgal" de l'exйcutif, si bien qu'Indyk, а
peine naturalisй citoyen amйricain, put devenir immйdiatement membre du personnel du
Conseil de Sйcuritй Nationale, en charge... du Moyen-Orient
Ca, c'йtait un vrai scandale, pour moi, et non pas ce qui a pu lui arriver par la suite
du fait de son je-m'en-foutisme ou de son indiscrйtion, ou mкme de sa complicitй dans
l'ignorance des codes de conduite officiels
Car, avant de parvenir au coeur-mкme du gouvernement amйricain, а un poste suprкme et
largement couvert par le secret, Indyk йtait le directeur de l'Institut Washington pour
la politique au Moyen-Orient, un "rйservoir а idйes" (thinktank)
pseudo-intellectuel dйvouй а la propagande active en faveur d'Israлl. Il y a assurй
la coordination des travaux avec l'AIPAC (Comitй des Affaires Publiques
Amйricano-Israйliennes), le lobby le plus influent - et aussi le plus craint - а
Washington. Il convient de noter qu'avant de rentrer dans l'administration Bush, Dennis
Ross, consultant au Dйpartement d'Etat qui a pilotй le "processus de paix"
amйricain, йtait aussi а l'йpoque le directeur de l'Institut Washington, si bien que
les ponts entre le lobbying israйlien et la politique extйrieure amйricaine au
Moyen-Orient йtaient trиs bien ancrйs, et - osons le mot - trиs frйquentйs
Si l'AIPAC a йtй aussi puissant, durant des annйes, ce n'est pas seulement а cause du
fait qu'il repose sur une population juive bien organisйe, ayant beaucoup de relations,
trиs en vue, ayant beaucoup de rйussite, et trиs riche, mais parce qu'il ne s'est
heurtй, dans une grande mesure, qu'а une rйsistance fort rйduite. L'AIPAC inspire,
dans tout le pays, une crainte salutaire et un respect circonspect, mais c'est encore plus
vrai а Washington, oщ en quelques heures, pratiquement la quasi-totalitй du Sйnat peut
recevoir l'injonction de signer une lettre au Prйsident, en faveur d'Israлl (et y
obtempйrer). Qui pourrait se permettre de rйsister а l'AIPAC sans crainte de voir
briser sa carriиre au Sйnat, ou a fortiori s'y opposer en invoquant, disons, la cause
palestinienne, alors que rien de concret ne saurait кtre offert en compensation de la
dйfense de cette cause а quiconque oserait dйfier (cette organisation) ? Par le passй,
un ou deux sйnateurs ont tenu tкte ouvertement а l'AIPAC, mais peu aprиs, leur
rййlection a йtй bloquйe par les principaux comitйs d'action politique contrфlйs
par l'AIPAC, et voilа : aussi simple que cela... Le seul sйnateur qui ait adoptй ce qui
ressemble de loin а une sorte de position opposйe а l'AIPAC a йtй un certain James
Abu Rezk, mais il ne dйsirait pas кtre rййlu et a prйsentй sa dйmission, en
invoquant des raisons personnelles, aprиs la fin de son unique mandat de six ans
Aux Etats-Unis, il n'y a pas un seul commentateur politique qui soit ouvertement et
clairement opposй а Israлl. Quelques йditorialistes libйraux, comme Anthony Lewis, du
New York Times йcrivent de temps en temps une critique des pratiques israйliennes en
matiиre d'occupation, mais rien n'est jamais dit au sujet de 1948 et de l'ensemble du
problиme de la dйpossession originelle des Palestiniens, qui se trouve (pourtant) а la
racine de l'existence-mкme d'Israлl et de son attitude depuis sa fondation. Dans un
article publiй rйcemment, un ancien haut-fonctionnaire du Dйpartement d'Etat, Henry
Pracht, a relevй que l'unanimitй йcrasante de l'opinion publique dans tous les secteurs
des mйdias amйricains, cinйma, tйlйvision, radio, journaux, hebdomadaires, mensuels,
trimestriels et quotidiens : tout le monde, peu ou prou, suit la ligne officielle
israйlienne, qui est devenue aussi la ligne officielle amйricaine. Telle est
l'identification а laquelle est parvenu le sionisme amйricain au cours des annйes
йcoulйes depuis 1967, et qui est exploitйe dans la plupart des discours publics
relatifs au Moyen-Orient. Ainsi, politique amйricaine = politique israйlienne, exceptй
pour de trop rares occasions (par exemple, le procиs Pollard), lorsqu'Israлl dйpasse
les bornes et prйsume qu'il a le droit de se servir (dans la bonbonniиre) sans demander
la permission
La critique des pratiques israйliennes est, ainsi, strictement limitйe а des
"sorties" occasionnelles qui sont si rares qu'elles en sont pratiquement
littйralement invisibles. Le consensus gйnйral est quasi-invincible et tellement
puissant qu'il peut кtre imposй partout en restant dans les limites du consensus
socialement admis ("mainstream"= le "lit principal du fleuve"). Ce
consensus est fait de vйritйs inattaquables concernant le fait qu'Israлl est une
dйmocratie, ses vertus fondamentales, la modernitй et le caractиre raisonnable de sa
population et de ses politiques. Le rabbin Arthur Hertzberg, un religieux amйricain
libйral respectй, a dit un jour que le sionisme йtait "la religion sйculaire de
la communautй juive amйricaine"... Ceci est confirmй, visiblement, par plusieurs
organisations amйricaines dont le rфle est de rйprimer les tendances du public а
commettre des infractions, mкme si de nombreuses autres associations juives animent des
hфpitaux, des musйes, des centres de recherche pour le bien du pays tout entier. Cette
dualitй ressemble а un paradoxe insolvable dans lequel des initiatives publiques parmi
les plus louables coexistent avec les plus mesquines et les plus inhumaines
Ainsi, pour ne prendre qu'un exemple rйcent, l'Organisation sioniste amйricaine (ZOA :
Zionist Organisation of America), groupe de zйlotes peu nombreux mais forts en gueule, a
payй un encart publicitaire dans le New York Times du 10 septembre dernier, s'adressant
а Ehud Barak comme s'il se fыt agi d'un homme-а-tout-faire des Juifs amйricains, lui
rappelant que les six millions qu'ils reprйsentent dйpassent de loin les cinq millions
d'Israйliens, qui ont osй, pourtant, prendre l'initiative d'ouvrir des nйgociations sur
Jйrusalem... Le communiquй n'йtait pas seulement sur le ton de l'avertissement, mais
presque de la menace, disant en substance que le premier ministre d'Israлl avait dйcidй
non-dйmocratiquement d'entreprendre ce qui йtait inconcevable ("anathema"),
pour les Juifs amйricains, et que ces derniers йtaient extrкmement fвchйs par son
comportement. On ne sait pas trиs clairement qui a mandatй cette petite troupe de
zйlotes teigneux pour faire la leзon au premier ministre d'Israлl sur un tel ton, mais
l'Organisation sioniste amйricaine ZOA se sent le droit d'interfйrer dans les affaires
de n'importe qui. Ils йcrivent frйquemment (c'est presque devenu une routine) au
prйsident de mon universitй pour lui demander de me licencier ou de me censurer pour un
propos que j'ai tenu, comme si les universitйs йtaient des sortes de jardins d'enfants
et comme si les professeurs devaient кtre rйprimandйs comme des mineurs dйlinquants.
L'annйe derniиre, ils ont montй une campagne pour que je sois virй de mon poste
йlectif en tant que prйsident de l'Association pour les Langues Modernes, dont les 30
000 membres ont йtй chapitrйs comme autant de demeurйs. C'est digne du stalinisme le
plus prйhistorique, mais c'est typique du sionisme amйricain organisй dans ses pompes
et ses oeuvres
De mкme, au cours des derniers mois, divers йcrivains et йditeurs juifs de droite (par
exemple, Norman Podhoretz, Charles Krauthammer et William Kristol, pour ne mentionner que
quelques-uns des propagandistes les plus persifleurs) ont critiquй Israлl
essentiellement parce que sa politique leur dйplaisait, comme s'ils avaient plus de
titres que quiconque d'autre а le faire. Leur ton, dans ces articles, et dans d'autres,
йtait effrayant : une mixture peu appйtissante d'arrogance йhontйe, de prкche morale,
et de la forme la plus rйbarbative d'hypocrisie, le tout avec un air de totale confiance
en soi. Ils supposent qu'avec le soutien des organisations sionistes, qui appuient et
encouragent leurs dйbordements rйprйhensibles, ils peuvent persйvйrer dans leurs
excиs verbaux ahurissants, mais c'est surtout parce que la plupart des Amйricains sont
totalement bйotiens dans les problиmes qu'ils abordent ou bien parce qu'ils sont
rйduits au silence que ces gens peuvent continuer а profйrer leurs insanitйs, dont la
plupart ont peu а voir avec les dйveloppements rйels de la situation politique
moyen-orientale. La plupart des Israйliens modйrйs les considиrent avec dйgoыt
Le sionisme amйricain a dйsormais atteint un niveau de pure fantasme dans lequel ce qui
est bon pour les sionistes amйricains dans leur apanage et dans leur discours en grande
partie complиtement dйconnectй des rйalitйs, est bon pour l'Amйrique et pour
Israлl, et bon aussi, en toute certitude, pour les Arabes, les Musulmans et les
Palestiniens, qui semblent bien n'кtre guиre plus qu'un ramassis de gкneurs
nйgligeables. Quiconque dйfie ou ose les contester (particuliиrement s'il s'agit d'un
(ou d'une) Arabe ou Juif (ve) antisioniste) devient l'objet des formes les plus
grossiиres d'agression verbale et de vitupйration, toutes plus personnelles, racistes et
idйologiques les unes que les autres. Ils sont acharnйs, totalement dйpourvus de
gйnйrositй ou de comprйhension authentiquement humaine. Dire que leurs diatribes et
analyses adoptent un style "vйtйrotestamentaire", ce serait blasphйmer en
insultant l'Ancien Testament
En d'autres termes, une alliance avec eux, telle celle que les Etats arabes et l'OLP ont
essayй de mettre sur pied depuis la guerre du Golfe, dйnote une ignorance des plus
invйtйrйes. Ils sont opposйs, de maniиre viscйrale, а tout ce que les Arabes, les
Musulmans, et tout particuliиrement, les Palestiniens dйfendent, et ils attendent la
meilleure occasion - la premiиre - pour tout faire sauter, plutфt que faire la paix avec
eux. Toutefois, il est vrai aussi que la plupart des citoyens ordinaires sont souvent
stupйfaits de constater la violence de leur discours, mais ils n'ont pas rйellement
conscience de ce qu'il y a derriиre elle. Lorsque vous parlez avec des Amйricains qui ne
sont ni Juifs, ni Arabes, et qui ne savent rien du Moyen-Orient, vous trouvez chez eux, le
plus souvent, une interrogation et une certaine exaspйration devant les tartarinades
constantes (de ces sionistes extrйmistes), comme si l'ensemble du Moyen-Orient йtait а
eux et qu'ils n'avaient qu'а tendre le bras pour s'en emparer. J'en ai dйduit que le
sionisme, aux Etats-Unis, est non seulement un fantasme construit sur des fondations on ne
peut plus branlantes, mais qu'il est impossible de conclure avec lui une quelconque
alliance ou d'en attendre de quelconques йchanges rationnels. Mais aussi qu'il peut кtre
disqualifiй et vaincu
Je n'ai pas cessй, depuis le milieu des annйes quatre-vingt, de proposer а la direction
de l'OLP et а tout Palestinien ou tout Arabe que j'ai pu rencontrer l'idйe que la
tentative de l'OLP d'attirer l'attention du prйsident (Clinton, NdT) йtait totalement
illusoire, йtant donnй que tous les prйsidents (amйricains) rйcents se sont avйrйs
кtre des sionistes zйlйs, et que la seule maniиre d'amener un changement de la
politique amйricaine et de pouvoir rйaliser l'autodйtermination (palestinienne),
c'йtait d'avoir recours а une large campagne de mobilisation en faveur des droits
humains des Palestiniens, campagne qui aurait pour effet de gagner du terrain sur le
monopole actuel des sionistes et d'atteindre l'opinion publique amйricaine.
Non-informйs, et cependant ouverts а des appels а la justice comme ils le sont, les
Amйricains auraient rйagi comme ils l'ont fait pour la campagne de l'ANC contre
l'apartheid, qui a fini par aboutir au changement de l'йquilibre des forces а
l'intйrieur mкme de l'Afrique du Sud. Pour кtre honnкte, je dois mentionner que James
Zoghby, alors activiste йnergique des droits de l'homme (avant qu'il ne se jette entre
les bras d'Arafat, du Gouvernement amйricain et du Parti dйmocrate), a йtй l'un des
initiateurs de cette idйe. Le fait qu'il l'ait complиtement abandonnйe indique bien
plus а quel point James a changй qu'il ne signifie que cette idйe elle-mкme serait
dйpassйe
Mais il est йgalement devenu trиs clair pour moi que l'OLP ne le fera jamais, pour
plusieurs raisons. Cela lui demanderait du travail et du dйvouement. Cela reviendrait
aussi а йpouser une philosophie politique qui serait celle d'une organisation
rйellement dйmocratique. Ensuite, cela devrait relever d'un mouvement, beaucoup plus que
d'une initiative personnelle attribuable au leader actuel. Enfin, cela demanderait une
connaissance rйelle - et non une connaissance superficielle - de la sociйtй
amйricaine. S'ajoute а cela le fait que j'avais acquis la conviction que la mentalitй
traditionnelle qui n'a jamais cessй de nous maintenir dans une mauvaise position serait
trиs difficile а changer, et le temps m'a, hйlas, donnй raison. Les accords d'Oslo ont
йtй beaucoup plus l'acceptation dйpourvue de toute perspective par les Palestiniens de
la suprйmatie israйlo-amйricaine plus qu'une tentative d'y porter remиde
En tous les cas, toute alliance ou tout compromis avec Israлl dans les circonstances
actuelles, avec une politique amйricaine totalement dominйe par le sionisme amйricain,
serait promis(e) en gros aux mкmes rйsultats pour les Arabes, en gйnйral et les
Palestiniens, en particulier. Israлl doit dominer, les prйoccupations d'Israлl sont
premiиres, l'injustice systйmique d'Israлl se poursuivra. A moins que l'on ne s'occupe
du sionisme amйricain et qu'on ne le force а changer - ce qui n'est pas si difficile que
cela en a l'air, comme j'essaierai de le dйmontrer dans mon prochain article - les
rйsultats seront les mкmes : dйconvenue et discrйdit pour nous, les Arabes. TROISIEME
PARTIE
Les йvйnements de ces quatre derniиres semaines, en Palestine, ont йtй un triomphe
quasi-total pour le sionisme, aux Etats-Unis, pour la premiиre fois depuis la
rй-йmergence moderne du mouvement national palestinien а la fin des annйes soixante.
Les discours, tant politique que public, ont а tel point fait d'Israлl la victime des
affrontements actuels qu'en dйpit du fait que 140 Palestiniens aient perdu la vie (а la
date de l'article NdT) et que 5 000 blessйs graves palestiniens aient йtй recensйs,
c'est en permanence d'une fable intitulйe "violence palestinienne" qui aurait
interrompu le cours tranquille et rйgulier du "processus de paix" qu'il est
question. Nous sommes dйsormais en prйsence d'une petite litanie de phrases que tout
йditorialiste soit rйpиte "verbatim" (telles quelles), soit prend pour argent
comptant : ces phrases-slogans ont йtй gravйes dans les tympans, les esprits et les
mйmoires en guise de guide pour les йgarйs, de manuel ou de machine а dupliquer des
phrases qui encombrent l'atmosphиre depuis au moins un mois maintenant. Je pourrais citer
la plupart de ces phrases par coeur : Barak a offert plus de concessions а Camp David
qu'aucun premier ministre israйlien ne l'avait jamais fait (90 % des territoires et
souverainetй partielle sur Jйrusalem-Est) ; Arafat s'est montrй lвche, il lui a
manquй le courage nйcessaire pour accepter les offres d'Israлl permettant de mettre un
terme au conflit ; la violence palestinienne, orchestrйe par Arafat, a menacй Israлl
(toutes sortes de variantes pour cette derniиre assertion, allant du dйsir d'йliminer
Israлl de la carte, l'antisйmitisme, une rage suicidaire motivйe par le dйsir de
passer а la tйlйvision, en mettant les enfants en premiиre ligne afin que ce soient
eux qui deviennent des martyrs (!), prouvant qu'une vieille "haine" des Juifs
est le vrai mobile des Palestiniens ; Arafat est un leader dйconsidйrй, qui laisse son
peuple attaquer les Juifs et qui les incite mкme а le faire en libйrant des terroristes
(emprisonnйs) et en laissant publier des livres scolaires qui dйnient а Israлl le
droit а l'existence... J'oublie certainement une ou deux formules, mais l'image
gйnйrale est qu'Israлl est а tel point cernй de barbares lanceurs de pierres que
mкme les missiles, les tanks et les mitrailleuses hйliportйes qui ont йtй utilisйs
par les Israйliens de maniиre а "rйsister" а la violence (palestinienne)
rйussissent а grand-peine а contenir une force terrifiante. Les injonctions de Bill
Clinton (rabвchйes consciencieusement, tel un perroquet, par sa Secrйtaire d'Etat
(Madeleine Albright, NdT)) aux Palestiniens de "se retirer" poussent le bouchon
un peu loin dans la suggestion que ce serait les Palestiniens qui empiйteraient sur le
territoire israйlien, et non le contraire... Il faut aussi noter que la sionisation des
mйdias a йtй si efficace qu'aucune carte n'a йtй publiйe ou montrйe а la
tйlйvision qui aurait pu rappeler aux tйlйspectateurs ou aux lecteurs amйricains -
dont l'ignorance tant en gйographie qu'en histoire est notoire - que les colonies, les
implantations, les routes et les barrages israйliens zиbrent littйralement le
territoire palestinien, а Gaza comme en Cisjordanie. Plus, comme cela avait dйjа йtй
le cas, а Beyrouth, en 1982, les Palestiniens sont soumis а un vйritable siиge
israйlien, y compris Arafat et ses hommes. Complиtement oubliй aussi - encore eыt-il
fallu qu'il ait йtй compris - le systиme des zones A, B et C qui permet а l'occupation
militaire de 40 % de la superficie de la bande de Gaza et а 60 % de celle de la
Cisjordanie de se perpйtuer, occupation а laquelle les accords d'Oslo n'avaient jamais
envisagй de mettre un terme, ils n'envisageaient d'ailleurs mкme pas de lui apporter une
quelconque modification. Comme l'absence de toute rйfйrence gйographique dans ce
conflit de nature essentiellement gйographique le laisse prйvoir, le vide rйsultant est
un йlйment fondamental dиs lors que les images qui sont montrйes ou dйcrites (par les
mйdias) le sont en l'absence de tout contexte. Je pense que l'omission de tout contexte
gйographique par les mйdias sionisйs йtait dйlibйrйe, а l'origine, et qu'elle est
dйsormais devenue systйmatique. Ceci a permis а des commentateurs-maison, tels que
Thomas Friedman, de passer en contrebande ses cвbles d'une maniиre йhontйe, en se
rйpandant sur l'йquitй amйricaine, la souplesse et la gйnйrositй israйliennes, et
son propre pragmatisme personnel, grвce auquel il descend en flammes les leaders arabes
et assomme ses lecteurs qui bвillent d'ennui. Ceci a pour effet, non seulement de
permettre а la notion complиtement ahurissante de l'agression palestinienne contre
Israлl de prйvaloir, mais aussi de dйshumaniser encore un peu plus les Palestiniens,
d'en faire des bкtes sans conscience, agissant sans raison. Aussi ne faut-il pas кtre
йtonnй, lorsque les chiffres des morts et des blessйs sont citйs, si on ne prйcise
pas de nationalitйs : ceci laisse entendre aux Amйricains que les souffrances sont
divisйes а parts йgales entre les "belligйrants", ce qui a pour effet
d'augmenter la souffrance des Juifs et de diminuer d'autant, voire d'йliminer
complиtement les sentiments des Arabes, sauf, йvidemment, leur rage. La rage et ses
dйrivйs restent ainsi les seules йmotions palestiniennes, elles en deviennent mкme,
pour le coup, la caractйristique. Ceci explique la violence, et vйritablement, la
rйifie, si bien qu'Israлl en arrive а reprйsenter un Etat normal, dйmocratique, а
jamais cernй par la rage et la violence. Aucun autre processus ne saurait expliquer
logiquement la confrontation opposant des lanceurs de pierres а la vaillante
"dйfense" israйlienne. Pas un mot sur les dйmolitions de maisons, les
expropriations de terres, les arrestations illйgales, la torture, etc... Rien n'est citй
au sujet de ce qui est (а l'exception de l'occupation de la Corйe par les Japonais) la
plus longue occupation militaire de l'histoire moderne, rien non plus au sujet des
rйsolutions de l'ONU, rien sur les souffrance d'un peuple entier et la duretй d'un autre
Oubliйs la catastrophe de 1948, le nettoyage ethnique et ses massacres, la dйvastation
de Qibya, de Kafr Qassem, de Sabra et Shatila, les longues annйes de gouvernement
militaire imposй aux citoyens non-juifs, pour ne rien dire de leur oppression continuelle
en tant que minoritй persйcutйe de 20% de la population de l'Etat juif. Ariel Sharon,
dans le meilleur des cas, est un provocateur, et non un criminel de guerre. Ehud Barak est
un homme d'йtat, jamais le bourreau de Beyrouth. Le terrorisme est toujours inscrit au
crйdit des Palestiniens, et l'auto-dйfense а celui d'Israлl, dans une sorte de grand
livre de comptabilitй. Ce que Friedman et les "peaceniks" pro-israйliens se
gardent de mentionner, lorsqu'ils cйlиbrent la gйnйrositй inouпe de Barak, c'est sa
rйelle substance. On se garde de nous rappeler que son engagement а un troisiиme
retrait (d'environ 12% des territoires), а Wye Plantation, il y a 18 mois, n'a jamais
йtй honorй
Quelle valeur pourraient donc avoir de telles "concessions" ? On nous dit que
Barak envisageait de rendre 90% des territoires occupйs. Ce qu'on ne nous dit pas, en
revanche, c'est qu'il s'agit de 90% des territoires extйrieurs а ce qu'Israлl n'a
aucune intention de rendre. Le grand Jйrusalem reprйsente plus de 30 % de la Cisjordanie
; de vastes colonies promises а l'annexion reprйsentent 15 % supplйmentaires ; les
routes militaires occupent une superficie qui reste encore а dйterminer. Ainsi, une fois
tout ceci dйduit, 90 % du restant ne reprйsentent pas grand-chose. Ainsi, pour
Jйrusalem : la concession israйlienne йtait essentiellement de consentir а ouvrir des
discussions et peut-кtre - peut-кtre, seulement - d'offrir une autoritй conjointe sur
l'esplanade des Mosquйes (Al-Haram al-Sharif). La malhonnкtetй, qui coupe le souffle,
lа-dedans, c'est que la totalitй de Jйrusalem-Ouest (principalement arabe, en 1948)
avait dйjа йtй concйdйe par Arafat, plus la majoritй de Jйrusalem-Est, qui a connu
une expansion urbaine йnorme. Encore un dйtail : les tirs palestiniens, avec des armes
lйgиres, contre Gilo sont gйnйralement prйsentйs comme de la violence gratuite,
alors que personne ne rappelle que Gilo est lui-mкme un quartier installй sur des terres
confisquйes au quartier de Beit Jala, d'oщ proviennent les tirs mentionnйs. De plus,
Beit Jala a subi un bombardement complиtement disproportionnй, infligй par des
hйlicoptиres israйliens utilisant des missiles pour dйtruire des maisons d'habitation.
J'ai procйdй а un suivi des principaux journaux. Continыment, depuis le 28 septembre,
le New York Times, le Washington Post, le Wall Street Journal, le Los Angeles Times et le
Boston Globe ont comportй quotidiennement, en moyenne, trois tribunes libres. A
l'exception, peut-кtre, de deux ou trois articles йcrits d'un point de vue
pro-palestinien dans le Los Angeles Times, de deux autres (l'un, йcrit par une juriste
israйlienne, Alegra Pacheco, l'autre par un journaliste libйral jordanien pro-Oslo, Rami
Khoury), dans le New York Times, tous les articles - (en y incluant ceux йcrits par des
йditorialistes rйguliers comme Friedman, William Safire, Charles Krauthammer et
assimilйs), ont йtй favorables а Israлl, au processus de paix sponsorisй par les
Etats-Unis, et а l'idйe que la violence palestinienne, le manque de coopйration
d'Arafat, le fondamentalisme islamique йtaient les coupables. Les auteurs (de ces
articles) йtaient d'anciens militaires amйricains, des officiels civils, des apologistes
et des officiels d'Israлl, des experts et autres spйcialistes de "rйservoirs а
idйes" (think tanks) des officiels de lobbies et d'organisations pro-israйliens.
Autrement dit, la couverture du consensus admis (mainstream) a йtй rйalisйe en
supposant qu'aucune position palestinienne, arabe, ou islamique sur des sujets tels que
les tactiques de terreur employйes par Israлl а l'encontre des civils, le colonialisme
de peuplement ou l'occupation militaire, n'existait ou ne mйritait d'кtre entendue. Ceci
est sans prйcйdent dans les annales de l'histoire du journalisme aux Etats-Unis, et
reflиte bien une mentalitй sioniste qui fait d'Israлl la norme en matiиre de
comportement humain, et qui, par consйquent, йlimine d'une telle catйgorisation
l'existence de 300 millions d'Arabes et de 1,2 milliards de Musulmans. A long terme, il
s'agit pour les Sionistes d'une position suicidaire, mais l'arrogance que leur donne leur
position de pouvoir semble faire que cette idйe n'a apparemment encore effleurй
personne. La mentalitй que je viens de dйcrire est rйellement renversante et l'on
pourrait, s'il ne s'agissait tout simplement d'une distorsion pratique aussi bien que
rйelle de la rйalitй, йvoquer aisйment une forme particuliиre de dйrangement
mental. Mais elle correspond trиs exactement а la politique israйlienne officielle, qui
consiste а ne pas considйrer les Palestiniens comme un peuple ayant une histoire de
dйpossession dont Israлl est, dans une large mesure, directement responsable, mais comme
une nuisance pйriodique contre laquelle la force, et surtout pas la comprйhension ni un
rйel compromis, est la seule rйponse possible. Quoi que ce soit d'autre serait
littйralement impensable. Cette cйcitй йtonnante est aggravйe, aux Etats-Unis, par le
fait que ni les Arabes, ni les Musulmans ne font l'objet d'une grande curiositй, sauf en
tant que tкtes de Turcs pour tout aspirant-politicien (comme je l'ai indiquй dans un
prйcйdent article). Il y a quelques jours de cela, Hillary Clinton a annoncй, dans un
mise en scиne d'une hypocrisie des plus abjectes, qu'elle allait rendre 50 000 dollars de
dons reзus d'une association de Musulmans amйricains parce que, a-t-elle dйclarй, ils
encourageaient le terrorisme : il s'agit-lа, bien sыr, d'un mensonge йhontй, le groupe
en cause ayant seulement dйclarй qu'il soutenait la rйsistance des Palestiniens face а
Israлl dans la crise actuelle, ce qui ne reprйsente pas, en soi, une position
malencontreuse, mais ce qui est criminalisй, dans le systиme amйricain uniquement parce
qu'un sionisme totalitaire exige que toute critique - je dis bien : toute - de ce
qu'Israлl fait est tout bonnement intolйrable et considйrй comme de l'antisйmitisme
а l'йtat pur. Et cela, malgrй le fait que (lа encore, littйralement) le monde entier
a critiquй les politiques israйliennes d'occupation militaire, de violence
disproportionnйe, d'йtat de siиge imposй aux Palestiniens. En Amйrique, vous devez
vous abstenir de tout forme de critique, car, sinon, vous кtes pourchassй en votre
qualitй d'antisйmite mйritant l'opprobre le plus sйvиre. Une autre particularitй du
sionisme amйricain, qui est un systиme de pensйe antithйtique et de distorsion
Orwellienne, est qu'il est impardonnable de parler de violence juive, ou d'actions menйes
par les Juifs lorsqu'il s'agit d'Israлl, mкme si tout ce que fait Israлl est fait au
nom du peuple juif, pour et par un Etat juif. Le fait que cet Etat est mal-nommй, йtant
donnй que vingt pour cent de sa population ne sont pas des Juifs, n'est jamais
mentionnй, et ceci est а prendre en compte йgalement, dans le hiatus йtonnant,
entiиrement dйlibйrй entre ce que les mйdias nomment les "Arabes
israйliens" et les "Palestiniens" : aucun lecteur ou aucun
tйlйspectateur ne peut censйment savoir qu'il s'agit du mкme peuple, en rйalitй
divisй par la politique sioniste, ni que les deux communautйs reprйsentent le rйsultat
de la politique israйlienne : apartheid, dans un cas ; occupation militaire et nettoyage
ethnique, de l'autre. Enfin, le sionisme amйricain a fait de toute discussion sйrieuse
au sujet d'Israлl, de loin l'Etat qui reзoit le plus d'aide aux pays йtrangers
accordйe par les Etats-Unis, ou au sujet de son passй et de son futur, des tabous qui ne
sauraient кtre brisйs sous aucun prйtexte. Qualifier cela de dernier tabou dans le
discours public amйricain, n'est absolument pas exagйrй. L'avortement,
l'homosexualitй, la peine de mort, mкme le sacro-saint budget de l'armйe ont йtй
discutйs avec une certaine libertй (mais, toujours, dans certaines limites). Le drapeau
amйricain peut кtre brыlй en public, alors que le traitement infligй sans
discontinuer par Israлl aux Palestiniens depuis 52 ans est virtuellement inimaginable,
comme s'il s'agissait d'un roman n'ayant pas reзu l'imprimatur. Ce consensus serait
peut-кtre tolйrable s'il ne hissait pas le chвtiment continu et la dйshumanisation du
peuple palestinien au rang d'une authentique vertu. Il n'y a tout simplement pas d'autre
peuple, dans le monde d'aujourd'hui, dont le massacre (montrй) sur les йcrans de
tйlйvision semble кtre considйrй par la plupart des tйlйspectateurs amйricains
comme acceptable, en tant que punition bien mйritйe. C'est le cas des Palestiniens dont
les morts quotidiennes, durant le mois йcoulй, sont mises sous la rubrique "la
violence des deux cфtйs", comme si les pierres et les frondes des jeunes gens
poussйs а bout par l'injustice et la rйpression reprйsentaient un dйlit majeur
plutфt qu'une rйsistance courageuse opposйe au sort avilissant que leur rйservent non
seulement les soldats israйliens armйs par les Etats-Unis, mais aussi par processus de
paix prйvu pour les parquer dans des bantoustans et des rйserves dignes d'animaux. Que
les partisans d'Israлl aient pu comploter, sept ans durant, pour finir par produire un
document destinй essentiellement а enfermer un peuple comme des internйs dans un asile
ou une prison : voilа quel est le vrai crime. Quant а prйsenter cela comme une paix et
non comme la pure et simple dйsolation que cela a toujours йtй depuis le dйbut, voilа
qui dйpasse mes capacitйs а le comprendre ou а le dйcrire autrement que par les
termes d'immoralitй dйbridйe. Ce qui est pire que tout, c'est que le mur protйgeant le
discours amйricain sur Israлl est si blindй qu'aucune question ne peut кtre adressйe
aux cerveaux qui ont produit Oslo et qui ont continuй а vendre leur schйma au monde
entier, sept ans durant, en le faisant passer pour la paix. On ne sait pas ce qui est plus
pernicieux, la mentalitй qui pense que les Palestiniens n'ont mкme pas le droit
d'exprimer un sentiment d'injustice (ils sont trop primitifs pour cela) ou celle qui
continue, d'une maniиre impavide, а fomenter leur futur esclavage. Si c'йtait lа tout,
ce serait dйjа trop
Mais notre statut misйrable, d'aprиs la cosmogonie imposйe par le sionisme amйricain,
est aggravй par l'absence d'une quelconque institution ici (aux Etats-Unis, NdT) ou dans
le monde arabe, qui soit prкte et capable de produire une alternative. J'ai bien peur que
la couverture (mйdiatique) des manifestants qui lancent des pierres а Bethlehem, Gaza,
Ramallah, Naplouse et Hйbron risque fort de ne pas кtre prise en compte de maniиre
adйquate par une direction palestinienne paniquйe, incapable de se retirer ou d'aller de
l'avant. C'est on ne peut plus regrettable