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  « L'Intifada d'Al-Aqsa est une intifada contre Oslo et contre les gens qui ont pondu ces accords »
Edward Said    14/12/2000
source : nation-arabe eGroup
URL : http://www.lai-aib.org/lai/article_lai.phtml?section=A1ABBRBE&object_id=8013

Palestine L'insurection palestinienne

« L'Intifada d'Al-Aqsa est une intifada contre Oslo et contre les gens qui ont pondu ces accords »

Personne ne sait vraiment si l'Intifada "al-Aqsa" a connu une rémission temporaire à cause de la désapprobation exprimée en public à son sujet par Yasser Arafat le 17 novembre, ou bien si cette relative trêve ne devait s'avérer que temporaire et résulter d'une lassitude ou de la recherche de nouveaux positionnements. Malgré le coût - énorme - en vies et en biens, pour les Palestiniens, toutefois, les problèmes essentiels demeurent. Et les Israéliens, de leur côté, poursuivent leur assaut stupide et aveugle contre les Palestiniens, leur étranglement, leur blocus économique, les bombardements de quartiers et de centre-villes continuant sans répit.

Tout leader arabe à s'être bruyamment réjoui de l'élection de Barak, il y a un an et demi de cela, devrait être sommé de répéter ses déclarations d'alors, afin que l'on puisse en démontrer à nouveau la vacuité, opération à répéter sans relâche. Je trouve les attitudes officielles arabes virtuellement incompréhensibles, bien que j'aie passé la plus grande partie de ma vie à tenter de les déchiffrer en faisant référence aux lois de la raison et du bon sens élémentaire. Pensaient-ils, sérieusement, que Barak était le sauveur du processus de paix ? Et, si tel était le cas, n'avaient-ils pas conscience du fait que sauver le processus de paix ne revenait pas à autre chose qu'à prolonger l'agonie palestinienne ? Pensaient-ils vraiment que Barak était différent des autres grands "héros" de guerre, lui qui a consacré la totalité de sa carrière à tuer des Arabes ? Et si Barak n'était pas le "héros" supposé, pourquoi a-t-il fallu aux officiels arabes si longtemps pour s'en rendre compte ? La soumissions aux Etats-Unis exige-t-elle une telle veulerie, autant de contorsions, autant de circonvolutions autour du pot, et une telle profonde prostration ? Combien de temps, et dans quel objectif, vont-ils s'obstiner à préserver un statu-quo répressif et fondamentalement négationniste, en l'absence de volonté et même de capacité à mener une guerre, ni non plus à vivre en paix, au simple motif de complaire à une superpuissance distante et arrogante, qui a fait preuve, envers eux et envers leurs peuples, d'une telle haine, d'une telle inhumanité, d'une cruauté extrême, proprement indescriptible ?

Sont-ils incapables de faire autre chose que ce qu'ils sont en train de faire, tandis qu'Israël continue à utiliser des mitrailleuses héliportées pour tuer des civils palestiniens et détruire leurs habitations, que les Etats-Unis livrent à ce pays la plus grande commande d'hélicoptères d'assaut jamais passée par Israël depuis dix ans et qu'Israël vote une rallonge de 500 millions de dollars à son budget pour les colonies ? Aucune protestation officielle (arabe) contre une politique américaine directement responsable de la catastrophe sans précédent vécue par notre peuple. C'est cette pusillanimité même qui donne carte blanche aux décideurs politiques américains (parmi lesquels, pour n'en citer qu'un, le non-regretté et non moins médiocre Dennis Ross, qui a fait plus à lui seul pour la promotion des intérêts israéliens que quiconque), pour dire que les Arabes ont confiance en eux et en la politique américaine, qu'ils restent des amis intimes et des alliés des Etats-Unis. Il est plus que temps de parler franchement d'une hypocrisie et d'une brutalité sans précédent, au lieu de rester plantés là, (au cimetière), silencieux et le chapeau à la main, alors que de plus en plus de Palestiniens continuent à se faire tuer par des armes payées par les contribuables américains.

Mais le nœud de la tragédie, c'est ce qui arrive aux victimes elles-mêmes : le peuple palestinien. Ici, il faut parler et penser rationnellement, et ne pas laisser l'émotion et les passions du moment égarer par trop les esprits. Mon impression générale est que les Palestiniens, où qu'ils soient, ressentent bien l'absence d'un leadership réel, d'une voix ou d'une autorité à même d'exprimer le présent et le futur avec un minimum de hauteur de vue, une certaine capacité à définir un objectif cohérent, global, au-delà des habituelles platitudes qui ne font que rabâcher ce qui ne sert, de toute évidence, qu'à ajourner décisions et visions (d'avenir) au moyen d'une rhétorique creuse. Personne ne doute que les Palestiniens sont en train de lutter contre une occupation militaire et que ça fait trente-trois ans que cela dure. Mais il y a (aussi) quatre millions de réfugiés, qui luttent contre l'exil, auxquels il faut ajouter un millions de Palestiniens citoyens d'Israël, qui vivent sous un régime de discrimination raciale et religieuse que l'on a trop longtemps essayé de cacher sous la feuille de vigne (qui ne cache plus rien) de la "démocratie israélienne". L'un des multiples problèmes que pose Oslo, c'est que les négociateurs palestiniens ont tout focalisé sur l'occupation, en négligeant complètement les deux autres dimensions (des réfugiés et des Palestiniens d'Israël, NdT). Mais il devrait être bien clair, une fois pour toutes, que dans les trois occurrences, c'est bien contre le sionisme que nous nous battons et que, tant que nous n'aurons pas une direction capable de définir une stratégie intégrée pour les trois fronts à la fois, nous n'aurons pas de direction du tout. Ce qui est tragique, c'est que l'intifada continue, avec des vies perdues, dramatiquement, tous les jours, dans une typologie politique qui approfondit les différences entre Palestiniens, bien loin de les rapprocher. Il nous faut une nouvelle vision, une nouvelle voix, une nouvelle vérité.

N'est-il pas évident désormais que des vieux slogans du type "un Etat palestinien" ou "Jérusalem-notre capitale" nous ont amenés à l'impasse ? Ne devrions-nous pas attendre d'un leader authentique qu'il s'adresse à tous les Palestiniens, honnêtement, sans crainte, sans duplicité, sans clins d'oeil aux Etats-Unis et à Israël, qu'il trace un plan d'action qui englobe les résistances, à la fois, à l'occupation, à l'exil, et à la discrimination raciale ? Pourquoi continuer à bercer le peuple de l'espoir illusoire que la "lutte", un mot qui semble signifier que c'est à d'autres que revient la tâche de crever, va apporter au monde arabe, en général, et aux Palestiniens, en particulier, ce qu'ils veulent l'un et l'autre depuis si longtemps ? N'est-il pas tout simplement alarmant que, après plus d'un demi-siècle de frustration, de sang versé et d'argent dépensé, de militarisation, de suspension de la démocratie et des prérogatives élémentaires de la citoyenneté dans le monde arabe, nous nous retrouvions face au même ennemi, aux mêmes défaites, aux mêmes revirements tacticiens et aux-mêmes volte-face hypocrites, avec le même arsenal éculé de menaces, de promesses, de slogans et de clichés, qui ont tous fait la démonstration, peu ou prou, de leur totale inutilité et qui ont produit les mêmes échecs, de 1967 à Amman (Septembre Noir, NdT), d'octobre 73 à Oslo, en passant par Beyrouth (1982, NdT) ?

Personne ne peut nier que la Palestine représente une exception dans pratiquement tous les problèmes coloniaux des deux siècles écoulés. La Palestine est exceptionnelle, mais n'échappe pas au mouvement de l'histoire. L'histoire humaine est faite de cas similaires, à défaut d'être absolument semblables, et ce qui me surprend, moi qui vis loin du Moyen-Orient, mais près du Moyen-Orient quand même à bien des points de vue, c'est à quel point nous sommes capables de nous maintenir à l'écart du reste du monde, alors que (c'est du moins ce que je crois) nous avons beaucoup à apprendre de l'histoire d'autres peuples opprimés en Amérique(s), en Afrique, en Asie, et même en Europe. Pourquoi nous obstinons-nous à ne pas nous comparer avec, disons, les Noirs d'Afrique du Sud, ou avec les Indiens d'Amérique, ou encore avec les Vietnamiens ? En disant "comparer", je ne veux pas dire le faire d'une manière mécanique ou servile mais, bien au contraire, de manière créative et imaginative.

Le regretté Eqbal Ahmad, qui était certainement l'un des deux ou trois plus brillants analystes des histoire et politique contemporaines que je n'aie jamais connus, attirait en permanence l'attention sur le fait que les mouvements de libération victorieux l'avaient été précisément parce qu'ils mobilisaient des idées créatives, des idées originales, des idées imaginatives alors que d'autres mouvements (de libération) moins heureux (comme, hélas, le nôtre) avaient une tendance prononcée aux formules et à la répétition mal inspirée de slogans obsolètes et de modes de comportement dépassés. Prenons, à titre d'exemple, l'idée de la lutte armée. Durant des décennies, nous nous sommes reposés, dans nos esprits, sur des idées d'armes, de tuerie, des idées qui, des années trente jusqu'à nos jours, nous ont apporté une abondance de martyrs, mais qui n'ont eu qu'un impact réel fort limité, pas tant d'ailleurs sur le sionisme, que sur nos propres idées en ce qui concerne ce que nous allions faire après. Dans notre cas, la lutte (militaire) est menée par un petit nombre de gens courageux confrontés à une inégalité de moyens impitoyable : contre les mitrailleuses d'hélicoptères, les tanks Merkava, les missiles : des pierres ! Pourtant, un rapide regard vers d'autres mouvements (par exemple, le mouvement nationaliste indien, le mouvement de libération de l'Afrique du Sud, les mouvements américains pour les droits civiques...) nous enseigne qu'avant tout, un mouvement de masse, recourant à des actes et à une stratégie qui maximalisent l'élément populaire, est le seul type de mouvement qui ait jamais pu faire une quelconque différence pour l'occupant et/ou l'oppresseur. Ensuite, seul un mouvement de masse, politisé et imprégné d'une vision de participation directe à un futur en voie d'élaboration, seul un mouvement d'une telle nature a une quelconque chance de pouvoir se libérer d'une oppression ou d'une occupation militaire. Le futur, à l'instar du passé, est construit par des êtres humains. Ce sont eux, et non je ne sais quel médiateur ou sage, qui sont les agents du changement.

Pour moi, il est clair, par exemple, que la tâche la plus urgente, en Palestine, est de nous fixer pour objectif de nous débarrasser de l'occupation en recourant à des moyens de lutte créatifs. Ceci impliquerait nécessairement de larges groupes de Palestiniens intervenant directement contre le processus de création de (nouvelles) implantations (israéliennes), en bloquant les routes, en empêchant l'entrée des matériaux de construction, en d'autres termes : en isolant les implantations, au lieu de les laisser, alors même qu'elles sont, paradoxalement, de moins en moins peuplées, isoler et cerner les Palestiniens, chose qui se passe de nos jours. Il reste vrai, par exemple, que les ouvriers qui ont construit les colonies israéliennes, jour après jour, sont bien palestiniens : ceci devrait suffire à nous donner une idée bien concrète d'à quel point le peuple palestinien est aujourd'hui égaré, mal guidé, sous-mobilisé et dépolitisé. Après trente trois ans de construction de colonies, les ouvriers-maçons palestiniens devraient se voir offrir des emplois alternatifs par l'Autorité (palestinienne). Une poignée de dollars ne pourrait-elle pas être utilement prélevée, à cette fin, sur les millions dépensés pour une sécurité inutile (on le voit bien) et une bureaucratie improductive ? Il s'agit là, certes, d'un échec de la direction palestinienne, mais en fin de compte, c'est aussi celui des individus les plus au courant - les professionnels, les intellectuels, les enseignants, les médecins, etc. ... - qui ont les capacités à s'exprimer et les moyens de le faire mais qui n'ont pas su exercer suffisamment de pressions sur cette direction afin de la contraindre à faire face à la situation.

Et voilà la plus grande tragédie de toutes : un peuple donne de lui-même passionnément, perdant la fine fleur de sa jeunesse et toutes ses énergies en une vaillante confrontation avec un ennemi sadique et implacablement cruel qui ne recule pas devant l'étouffement des Palestiniens jusqu'à ce que mort s'ensuive, et malgré tout cela, M. Arafat garde le silence. Il ne s'est jamais adressé réellement et sincèrement à son peuple depuis le début de la crise : même pas une intervention radiodiffusée pour lui donner courage, lui exposer sa politique, lui dire où nous en sommes, comment nous en sommes arrivés là, et où allons-nous, après tout ce sang versé et toutes ces souffrances ? Pas une minute passée à dire la vérité à son propre peuple : il faut le faire, lorsqu'on fait le tour du monde, de la France à la Chine, et que l'on rencontre présidents et premiers ministres pour, finalement, ne rien obtenir du tout. A-t-il un cœur de pierre ou bien est-ce que sa conscience est complètement anesthésiée ? Je trouve cette attitude totalement incompréhensible, d'autant plus qu'il l'adopte après nous avoir menés trente ans durant d'une catastrophe et d'une aventure mal emmanchée à l'autre, sans répit et sans même le moindre remerciement murmuré : "merci de me supporter si longtemps, moi, mes erreurs funestes et mes bévues ahurissantes !"... J'en ai plus qu'assez de son attitude de mépris du peuple, de son imperturbabilité autocratique marmoréenne, de son inaptitude à écouter les autres et à les prendre au sérieux, de ses éternels ambiguïté, dissimulation et virevoltes aveuglément irrationnelles d'un patron à un autre, laissant, pendant tout ce temps-là, son peuple - qui souffre depuis si longtemps - tenter de se défendre tout seul. Dirigez, Monsieur Arafat, dirigez votre peuple, et si vous ne le pouvez pas ou ne le voulez pas, s'il vous plaît, dites-le franchement. Depuis Oslo, vous n'avez fait qu'égarer (le peuple), le tromper, passer des marchés secrets qui ont profité à une poignée parmi les nombreux politiciens corrompus qui vous entourent, mais ont rendu notre situation générale pire, bien pire.

L'Intifada d'Al-Aqsa est une intifada contre Oslo et contre les gens qui ont pondu ces accords, et pas seulement Dennis Ross et Barak, mais aussi une petite coterie irresponsable d'officiels palestiniens. Ces gens devraient avoir la décence, aujourd'hui, de venir devant leur peuple, admettre leurs erreurs et demander (s'ils peuvent jamais l'obtenir) son soutien pour un projet, s'il existe. S'il n'y en a pas (comme je le crains) ils devraient avoir la courtoisie élémentaire, d'au moins, le dire. Cela, seul, permettrait qu'au bout du chemin il y ait autre chose d'autre que la tragédie. Les officiels palestiniens ont signé l'accord de partition d'Hébron, ils ont signé bien d'autres documents sans obtenir au préalable l'assurance que la colonisation allait cesser (et que le nombre des colonies, tout au moins, n'allait pas augmenter) et que toutes traces de l'occupation militaire seraient effacées. Ils doivent aujourd'hui expliquer publiquement ce qu'ils pensaient faire et pourquoi ils l'ont fait. Ensuite, ils doivent nous laisser exprimer notre avis sur leurs actes et sur leur devenir. Pour une fois, ils devront écouter et essayer de mettre l'intérêt général avant leur intérêt propre, malgré les millions de dollars qu'ils ont soit jetés par les fenêtres soit placés (comme des écureuils leurs noisettes, "squirreled away", NdT) en appartements luxueux à Paris et en immobilier et contrats d'affaires lucratifs avec Israël. Assez, c'est assez. (Trop serait trop).

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